José Ortega y Gasset : Méditation sur la technique

Le philosophe espagnol né en 1883 n’aura pas eu besoin de bien plus qu’une centaine de pages pour livrer des idées fortes et élaborées sur la technique. Traduit chez Allia par David UzalMéditation sur la technique de José Ortega y Gasset est une petite découverte à ne pas rater pour ceux qui s’interrogent sur l’homme et ses artefacts. « Qu’est-ce que la technique ? » demande le philosophe : « une réforme de la nature » répondra-t-il avec ces six leçons données en 1933 et qui bien sûr, n’ont rien perdu en vitalité.

José Ortega y Gasset et l’homme programmatique 

« L’un des thèmes centraux du débat au cours des prochaines années sera celui du sens, des avantages, des dommages et des limites de la techniques. » José Ortega y Gasset n’aurait pas pu viser plus juste. Revenant aux fondamentaux de ce qu’est la technique, le philosophe s’interroge, pas à pas, sur les raisons d’être de ce phénomène humain. Il commence avec ce qui distingue l’homme de l’animal : sa vie ne coïncide pas avec ses besoins organiques. Les animaux n’ont pas de « besoins » comme en ont les hommes, « l’animal ressent la faim parce qu’il n’a rien d’autre à faire ». De son côté, l’homme résiste aux circonstances (de son environnement) et réduit le hasard grâce à la technique, ce faisant il sécrète son monde à lui, sa « surnature ». On dira alors de la technique qu’elle est « l’effort pour économiser l’effort » et qu’au-delà de satisfaire les besoins élémentaires, elle permet de « créer des possibilités complètement nouvelles en produisant des objets complètement inexistants dans la nature de l’homme. »

Si l’homme « réforme la nature », c’est parce qu’il doit accomplir son « programme ». Non pas au sens informatique, le programme est plutôt une « prétention » à être. En fait, les humains sont des projections vers l’avenir, des devenir qui luttent pour exister. Le philosophe nommera cette lutte le « vouloir-vivre », concept clé du mouvement ratio-vitaliste qu’il édifiera tout au long de son œuvre. L’homme est « jeté » dans le monde et doit l’adapter pour exister, pour être bien. L’animal lui, ne lutte contre rien, son programme n’est rien d’autre que sa fonction : se nourrir, se reproduire. D’ailleurs quand l’animal est confronté à une situation qui lui demande de sortir de son répertoire, il se laisse mourir. Osons tout de même objecter qu’un homme nu dans le désert se laissera lui aussi mourir, à n’en pas douter. Par ailleurs, le chien sur la tombe de son maître n’est pas juste un mécanisme sans sentiments, Ortega y Gasset n’est pas très loin de considérer que les animaux sont des horloges… Et d’ailleurs la vie en général ne cherche-t-elle pas aussi à être bien ? Les fourmis n’ont rien à envier aux hommes ! Quand ceux-ci bâtissent les plus hauts gratte-ciels, est-ce pour « être bien » ou pour assouvir leur désir de puissance ?

Méditations avec Gilbert Simondon

Si l’homme utilise la technique pour accomplir son programme, la technique de l’homme dépend de ce programme. D’une vie à l’autre, d’un pays à l’autre, José Ortega y Gasset rappelle que nos réalisations techniques sont des projections avant tout culturelles. Prenez l’homme qui médite par exemple, celui-là vise l’immobilité et par conséquent, « il est peu vraisemblable qu’il invente l’automobile ». Il inventera en revanche ce qui l’affranchit et lui permet de vaquer à être lui-même, affrontant la vie et opprimant son monde d’une façon fort différente. Comment éviter la proximité avec le philosophe français Gilbert Simondon (dont je ne saurais dire s’il avait lu son collègue espagnol) : Simondon parlera d’« individuation » pour exprimer le devenir permanent de l’être. L’individuation, c’est la formation biologique, psychologique et sociale de l’individu toujours inachevé. Avec la technique, l’homme s’individue et transforme au passage son environnement (son « milieu associé » dira Simondon, on pourrait parler aujourd’hui d’environnements techniques, de réseaux routiers, de télécommunication, etc.).

Or, de quoi parle José Ortega y Gasset quand il nous conte que les édifices tibétains initialement construits pour prier « au beau milieu de rigoureuses intempéries » ont aussi servi de châteaux, remodelé le paysage et participé à la création d’un Etat ? N’est-ce pas là un exemple d’individuation ? Et comment ne pas établir un rapport direct avec ce que Gilbert Simondon nommera les « points-clés », ces objets techniques insérés dans le monde en des points ou des moments remarquables : « Un temple, un sanctuaire, ne sont pas construits au hasard, de manière abstraite, sans relation avec le monde ; il y a des lieux du monde naturel qui appellent un sanctuaire, comme il y a des moments de la vie humaine qui demandent une célébration sacramentelle (1). »

Conscience de la technique 

Plus on avance dans la lecture de Méditation sur la technique, plus l’on perçoit le caractère annonciateur du propos. José Ortega y Gasset y raconte l’histoire de la technique selon un prisme original : il y aurait eu la technique comme hasard, puis la technique de l’artisan (prolongeant son bras) et enfin celle du technicien, cette dernière est l’aboutissement d’un processus de prise de conscience du phénomène technique comme quelque chose de considérable en soi (à la différence de nos fonctions naturelles comme marcher ou respirer : nous n’avons pas souvent conscience de respirer). Avec l’arrivée de la machine, l’homme réalise la technique : il comprend qu’elle n’est plus « soumises aux limites de l’homme ». Le penseur Jacques Ellul dira : « L’homme qui intervient dans le système technicien, intervient en tant qu’instrument de la technique et non pas en tant que son maître ». L’un et l’autre remettent la relation homme-machine au centre de l’histoire humaine, une histoire de dépossession. Nous sommes en 1933 et le philosophe espagnol a ce mot :

« L’homme est aujourd’hui, en son for intérieur, précisément gêné par la prise de conscience de sa propre illimitation. Et peut-être que ceci contribue à ce qu’il ne sache plus qui il est car se retrouvant en principe capable d’être tout ce qui est imaginable, il ne sait plus ce qu’il est effectivement. (…) Parce qu’être technique et uniquement technique implique de pouvoir être tout et, en conséquence, de n’être plus rien de déterminé. » 

Ce passage clairvoyant – un brin alarmiste – nous rappelle à quel point les systèmes techniques nous questionnent sur nous-mêmes à mesure qu’ils se complexifient. C’est le grand paradoxe de l’époque : à mesure que la technologie progresse, elle ouvre une marge d’incertitude, elle pose de nouvelles questions, elle va plus profond en nous ! « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie » dit l’adage, qui avancerait le contraire aujourd’hui ? Avec internet, n’est-on pas technique comme on respire ? Par conséquent, n’avons-nous pas de nouveau travesti nos systèmes techniques jusqu’à en perdre conscience ? La machine, « emportée dans son fantastique progrès, menace ensuite d’obnubiler cette conscience » prévient José Ortega y Gasset. N’oublions pas ce simple fait : nous sommes déjà baignés dans un monde technique et algorithmique qui est celui des « boîtes noires », nous savons si peu des machines qui nous entourent ! Comme le rappelle Pascal Chabot dans L’âge des transitions : « L’obscurité, c’est le pouvoir. Toute opacité crée un déséquilibre entre ceux qui sont supposés faire usage de la boîte noire et ceux qui l’ont conçue. » Ainsi, que la technique soit issue d’un « fond magique » (Simondon) ou du simple hasard (Ortega y Gasset), doit-on souhaiter qu’elle y retourne ? Doit-on redouter que face à la technique « l’homme actuel se trouve comme l’homme du paléolithique face à la foudre » ?

(1) (MEOT) Du mode d’existence des objets techniques, 1958.

4 comments

  1. Très pertinent le rapprochement avec l’individuation de Simondon! De fait le projet de la thèse (labo Cetcopra Paris 1) sur Ortega et la technique eut son origine dans un souhait d’évaluer les rapports entre Simondon et Ortega. La maxime fondatrice de la philosophie d’Ortega ; « je suis moi et ma circonstance » est aussi à mettre en perspective avec la proposition simondonienne de l’individuation. Ceci est une question d’une portée colossale.

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