Kappa16©, l’autisme à travers les robots

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Parmi les nombreuses fictions robotiques du moment, il y en a une qui – je dois l’avouer – a été un petit coup de cœur (artificiel) pour moi. Kappa16©, court roman sorti de l’imaginaire de l’ineffable Neil Jomunsi conte l’histoire intérieure d’un robot du futur, entité artificielle dont on ne sait si l’esprit traduit le silicium des ordinateurs ou le carbone qui compose nos chairs.

« Je suis Kappa16©, votre nouveau robot de compagnie. Je suis très heureux de faire votre connaissance. »

Kappa16©, renommé Enoch par ses acheteurs fait son entrée dans une famille moderne pour s’occuper de Saul, un enfant autiste dont les parents peinent à gérer les fréquentes crises. Mais voilà, à peine à la tâche, le robot se voit attribué d’autres fonctions par son propriétaire. Débridé, perverti, il n’en noue pas moins ce qu’il convient d’appeler une relation avec l’enfant et finit par tenir un rôle à part entière dans la famille.

« Une action résulte d’une commande. Voilà le bréviaire de la programmation informatique, qui est aussi celui de toute existence. »

Chez Enoch, tout est commandes, instructions, réponses. Dans le livre, c’est graphique : les pages du roman sont parsemées de lignes de codes qui expriment en langage technique la perception qu’a Enoch de son environnement. Animé par les ordres directs de son propriétaire Thomas, le père de Saul, le robot est fidèle à ce qu’on pourrait attendre d’une intelligence artificielle dans quelques années.

Et pour cause, Neil Jomunsi explique sur son site avoir potassé longuement les mécanismes de l’intelligence artificielle. Les problématiques inhérentes à la discipline sont illustrées à travers le regard de la machine (reconnaissance d’objets), mais aussi ceux des humains qui interagissent avec (aversion envers les machines). L’entité robotique est coups à coups actrice et victime de son rôle d’assistant pour l’humanité. A travers la vie d’Enoch, on touche du doigt les peurs de notre espèce (notamment avec le concept de Vallée de l’étrange, développé ici).

Le robot, l’humain en miroir

Si le roman de Neil est réussi, c’est parce qu’à travers la robotique il parle de l’humain face à lui même puis traite avec finesse de l’autisme, ce trouble du comportement encore mal connu. Ces deux angles sont parfaitement illustrés dans la narration d’Enoch lui-même :

De l’extérieur, Enoch est un outil à la merci de nos travers les plus sombres. Abusé, il devient un exutoire qui évacue la frustration de la vie terrestre, la maladie, la sexualité. Comme dans de nombreux films et séries (Automata, Akta Manniskor, etc.), l’homme fait du robot son esclave, son confident, son médicament.

De l’intérieur, le soliloque robotique est l’occasion de le comprendre le fonctionnement même d’Enoch. Freiné par son paramétrage, le robot subit un décalage permanent entre les stimulis extérieurs et sa capacité à y répondre. « Rien n’habite les robots, mais il faut bien que les robots habitent quelque part » nous dit Neil. D’une certain manière, l’intimité d’Enoch fait écho à l’autisme de Saul : l’enfant vit dans ce bruit propre à l’autisme, cherche les repères et la régularité mais ne sait pas toujours attribuer la bonne réponse à son ressenti.

La dialectique est forte, émouvante. Si Neil Jomunsi prend parfois quelques virages dans des scènes clairement trash, il contrôle ses échappées. Le roman n’en devient d’ailleurs que plus poignant, surprenant et dépouille avec succès la métaphysique homme machine. Déjà aujourd’hui, l’autisme est adressé par les robots (voir par exemple le robot Leka, voir également Rob’autisme) et l’avenir de nos bestioles électroniques va nécessiter ce travail de fond sur ces machines qui nous singent.

Je ne saurai que vous encourager à vous plonger dans Kappa16© de toute urgence, vous passerez un bon moment. Un sans faute à mon avis, même si j’émets un petit regret sur le titre qui ne dit pas grand chose de la densité émotionelle du roman.

Pour aller plus loin :

Images et sons sur les robots sont légions, je vous laisse vous débrouiller avec internet pour ça. En revanche, je ne pourrais que vous encourager à lire Si on me touche, je n’existe plus de Donna Williams, et à voir Snow Cake, avec Sigourney Weaver, les deux œuvres traitant de personnalités autistes avec brio.

Vous pouvez vous procurer le roman de Neil Jomunsi ici, ou .

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4 comments

  1. Je suis en train de le lire et je le trouve en effet très bien pensé et sur la forme et sur le fond.
    D’ailleurs, il m’inspire quelques réflexions sur la façon dont la technologie est en train à la fois de nous aider avec l’autisme, et de nous confisquer un apprentissage du « savoir être avec les autres » dans cette pathologie où assez étrangement les robots sont utilisés avec la même efficacité que… les animaux.
    Je me dis que l’autisme, s’il est très dérangeant pour les êtres humains qui tentent de vivre avec ceux qui en sont atteints (ou simplement de les soigner, même lors d’une simple consultation), peut aussi être une façon de penser et repenser notre façon d’entrer en relation avec les autres.
    Le roman de Neil marque ainsi pour moi un véritable questionnement sur cette entrée en relation, sur plus généralement notre rapport à l’autre et au monde.

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    • Oui, en fait il y a réellement un côté dérangeant… Une sorte de vallée de l’étrange – robotique – et autistique à la fois. Je ne sais pas si le parallèle a été pensé avant d’écrire le bouquin, mais je le trouve qu’il touche exactement au bon endroit.

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