Le Bluff du solutionnisme technologique, épisode II

cables emmêlés

Il y a quelques temps, je réagissais à un billet dAlexandre Moatti, ingénieur en chef des Mines et auteur de l’essai Au pays de Numérix, chroniqué ici même il y a une semaine. Dans l’article en question, Moatti revenait sur l’origine du concept de solutionnisme technologique, proposé par Evgeny Morozov, philosophe biélorusse qui fait office de caillou dans la chaussure de la Silicon Valley.

J’ai moi-même souvent fait référence au solutionnisme dans certains de mes articles (voir par exemple Nietzsche contre les transhumanistes ou encore Quantified-self et narcissisme digital) car le concept est simple et offre une grille d’analyse applicable à de nombreux phénomènes techniques. Le solutionnisme donc, est cette propension qu’ont certains entrepreneurs, secteurs d’activités et autres lobbies à penser que la technique peut résoudre tous les problèmes de l’humanité. Concrètement, le développement technologique (la fameuse R&D) serait en mesure à elle seule, d’apporter des réponses efficaces, pragmatiques et rapides aux grands défis de nos sociétés modernes.

Pour illustrer cette véritable idéologie, on pourrait mentionner une myriade de produits déjà disponibles sur le marché comme la baguette connectée (créée pour surveiller votre alimentation), la brosse à dent connectée (qui selon ses concepteurs réduit deux fois plus efficacement la plaque dentaire !) ou encore la bouteille d’eau connectée (qui vous notifie quand vous avez soif). Cette dernière trouvaille a d’ailleurs suscité une levée de fonds impressionnante sur Kickstarter, je ne m’en suis toujours pas remis.

De manière moins anecdotique, et c’est peut-être plus grave, le solutionnisme s’attaque à des parties de nos vies bien plus critiques. Par exemple, Moatti souligne que le climat sécuritaire moribond conduit à voter des lois liberticides « technicienne » (surveillance de masse sur internet) plutôt qu’à développer de véritables politiques publiques dans certains quartiers sensibles (ajoutons-y le contexte de démantèlement des Renseignements Généraux au profit d’une centralisation d’outils techniques qui peinent à prédire les attentats terroristes). On pourrait aussi évoquer ce buzz autour de ce jeune et fort sympathique entrepreneur déclarant qu’on pourrait réduire le chômage de 10% grâce à des algorithmes. Si le Pitch marketing est séduisant, on conviendra que les algorithmes ne vont pas écrire tous seuls une politique de l’emploi, avec leurs petites pattes numériques (et sans 49.3, s’il vous plaît).

Alexandre Moatti, qui avait déjà une dent connectée contre Evgeny Morozov (dont il a critiqué un ouvrage en prenant le soin de rédiger un titre en anglais), ne manque pas de rappeler que le concept de solutionnisme n’est pas nouveau. Il cite à ce propos Jacques Ellul, immense penseur de la technique, qui en 1989 dans son essai Le Bluff technologique, plantait les bases de la pensée d’Evgeny Morozov. A cet effet, il publie un extrait de l’ouvrage plutôt révélateur que vous retrouverez sur l’article en question.

Je ne nie pas que notre ami Biélorusse eût pu s’inspirer de-ci de-là de la pensée de Jacques Ellul. Pour prouver ma bonne foi, je vous propose même un nouvel extrait du Bluff technologique (page 112 aux Éditions Pluriel) attestant qu’en effet, il y a eu reprise, ou plutôt continuité entre les deux auteurs :

« (…) chaque progrès technique est destiné à résoudre un certain nombre de problèmes. Ou, plus exactement : en face d’un danger, d’une difficulté précis, limités, on trouve forcément la réponse technique adéquate. Ceci provient de ce que c’est le mouvement même de la technique, mais répond aussi à notre conviction profonde, générale dans les pays développés, que tout peut être ramené à des problèmes techniques. 

Le mouvement est alors le suivant : en présence d’un problème social, politique, humain, économique, il faut l’analyser de telle façon qu’il devienne un problème technique (ou un ensemble de problèmes techniques) et à partir de ce moment-là, la technique est l’instrument adéquat pour trouver la solution.

Jacques Ellul, Le Bluff Technologique

Nous voilà donc d’accord sur un constat : les idées n’apparaissent pas comme par magie à l’intérieur de cerveaux isolés. Le concept de solutionnisme, d’où qu’il vienne, est le produit d’influences croisées. Il relève aussi d’une stratégie marketing assez efficace dans la mesure où, compris, repris et commenté plus que de raison, il ramène toujours à son auteur (en l’occurence, Morozov et non pas Ellul, ce qui est regrettable).

…et s’il fallait plutôt lire les deux ?

Jacques Ellul et Evgeny Morozov

Il faudrait bien sûr poursuivre l’analyse des cas de solutionnisme cités plus haut en précisant que le concept ne se borne pas à les pointer du doigt, mais bien à en décrire les effets. Outre l’inefficacité, voire la désutilité criante des solutions techniques miracles, Evgeny Morozov rend compte du degré de déresponsabilisation qu’elles peuvent véhiculer. En traitant les effets et non les causes, la technique nous ôte du savoir, (bien manger, prendre le temps de se soigner, être à l’écoute de son corps, etc.), on dit aussi qu’elle nous « prolétarise ». Dès lors, il faut considérer la technique dans toute sa complexité. A ce propos, le philosophe Bernard Stiegler dit qu’elle est un Pharmakon, c’est à dire à la fois un poison et un remède.

Tout comme le solutionnisme technologique, le mot de Pharmakon est passé dans le langage courant du petit monde de la technocritique et des médias. En le rendant simple, efficace, lisible, Bernard Stiegler a clairement actualisé et popularisé ce concept platonicien. Et ça vous étonnera peut-être, mais Jacques Ellul en 1989, dans son géantissime essai Le Bluff technologique, ouvrait sa première partie appelée l’Ambivalence en rappelant comment il avait dès 1950 souligné les effets négatifs et positifs de la technique :

« Mon ami Duverger, rendait compte de mon premier livre sur la technique, avait écrit qu’elle était comme la langue d’Esope,  la meilleure et la pire des choses ! Et le plus souvent, on ajoute paisiblement que tout dépend de l’usage qu’on en fait. Avec un couteau on peut peler une pomme, ou tuer son voisin. J’ai essayé de montrer ailleurs que cette comparaison est absurde, et que la technique porte ses effets en elle-même, indépendamment des usages (ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas tenir compte aussi des usages, mais on entre ici dans un problème moral, qui n’a rien à voir avec l’analyse de la technique). »

Jacques Ellul, Le Bluff Technologique

Bien sûr, cette courte citation mérite d’être approfondie car elle cristallise un volet entier de la pensée d’Ellul pour qui la technique participe d’un système sans perspective, sinon celle de sa propre persévérance dans l’être. Quoiqu’il en soit, le concept d’ambivalence vient nourrir toute une phénoménologie de la technique que quelqu’un comme Bernard Stiegler n’a pas pu rater, même s’il ne cite quasiment jamais Jacques Ellul, lui préférant Gilbert Simondon dans ses nombreuses interventions et récents ouvrages. Et même si la pharmacologie appliquée au développement technique est loin d’être une nouveauté, force est de constater qu’Ellul y a apporté sa contribution (notons que si les deux concepts sont voisins, ils ne sont pas synonymes, ni n’impliquent les mêmes postures dans les rapports entre l’homme et la technique, coups à coups neutres ou déterminés, mais il faudrait plus de temps pour creuser cet aspect-là).

En conclusion, l’effort « d’archéologie des concepts » plébiscité par Alexandre Moatti est encore à construire. On pourrait regretter que ces petites querelles internes viennent entacher le fond d’une pensée qui mérite avant tout d’être étendue, relue et expliquée. Mais il faut croire que même dans le domaine de la technocritique, la transparence et l’intégrité méritent quelques réajustements historiques.

5 comments

  1. C’est très intéressant tout ça. je te pique le paragraphe d’Ellul qui parle de « tout ramener à la technique » car en vérité c’est bien de ça qu’il s’agit dans notre nouveau culte de la chiffraille, des sciences chiffrées (j’insiste) et de l’économie « dure ».
    Bientôt un article sur les économistes hétérodoxes ?

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    • Oui, un bouquin à lire si tu veux mon avis. Ca et plein d’autres. Rien de prévu sur des économistes hétérodoxes. Peut-être une analyse de publicité qui risque de te plaire, mais rien n’est encore écrit.

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  2. Salut

    Morozov parle d’ellul dans son bouquin. pas beaucoup, mais suffisamment pour établir la distinction entre leurs concepts respectifs. Je saurais plus dire quoi, mais c’était assez clair sur le coup. En fait, c’est probablement sur l’ampleur de leur pessismisme, Morozov n’étant pas aussi pessimisme qu’ellul. Il n’a pas de critique réellement globale sur la technique, mais sur son excès.

    Tu m’as tué avec la bouteille d’eau !

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    • Oui, j’ai également vu qu’il en parlait et comme tu dis il faudrait retrouver les passages en question… L’idée de ce billet un peu sorti de nulle part est plus de mettre en perspective ces quelques concepts au regard du passé. On pourrait faire l’exercice sur un certain nombre de mots, d’auteurs. Mais bon, pas sûr que ça intéresse grand monde en fait…

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  3. Pingback: ReVue D’actu De 11h11 – Mardi 25 Octobre 2016 | Régions.news

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