Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équation ?

Après avoir modélisé la matière, le physicien Pablo ­Jensen (@pablojensenlyon) s’est consacré à l’étude des systèmes sociaux. Certains ont mis (et mettent toujours) beaucoup d’espoir dans ce carrefour entre sciences dures et sciences molles. Le graal : découvrir les lois qui régiraient les sociétés humaines comme la physique explique la chute des corps. A grand coup de collecte de données (big data), nous ne serions pas loin de soulever le capot du moteur humain, comprendre et anticiper ses crises pour enfin gouverner avec un cran d’avance. Pablo ­Jensen est loin d’être le premier à dénoncer cette supercherie, avec Pourquoi la société de se laisse pas mettre en équation, il livre un regard clair et documenté sur ce que peuvent et ne peuvent pas les sciences dures et nous en dit plus sur leurs forces et faiblesses lorsqu’on tente de les plaquer sur un social complexe et hétérogène.

Des sciences pas si dures

La thèse de l’ouvrage consiste à démontrer qu’il n’existe pas une « physique sociale » (au sens du mathématicien Adolphe Quételet qui écrivait : « ce qui se rattache à l’espèce humaine, considérée en masse, est de l’ordre des faits physiques ») comme il existe une science physique qui explique les phénomènes naturels. En effet, au début du siècle dernier, l’essor des statistiques aura vu naître une analogie entre sciences des hommes (et des foules) et sciences dures, ces dernières venant légitimer les premières. Un parmi les nombreux arguments qui viennent relativiser cette analogie tient dans la complexité des sciences dures elles-mêmes, Pablo Jensen débute son livre avec cette assertion : « nous commencerons ce livre en critiquant la légitimation des sciences naturelles ». En effet, quelques retours historiques viennent nous rappeler que ce qui rend les sciences « dures » ne tient pas moins au consensus scientifique qui les portent qu’aux explications qu’on donne aux phénomènes étudiés (ces explications s’améliorant sans cesse, c’est le principe même de la science). Ainsi, une affirmation aussi simple que « l’eau s’évapore à 100 degrés » a connu au cours de l’histoire des explications très différentes. On (Lavoisier, pour être précis) a longtemps mis ce phénomène sur compte du « calorique », un fluide « injecté » dans l’eau en la chauffant, qui s’accrochant aux molécules d’eau finirait par les éloigner les unes des autres jusqu’à évaporation. La communauté scientifique a fini par établir un siècle plus tard que le calorique n’existait pas, puis la connaissance du phénomène s’est affiné au cours du temps. L’eau s’évapore bien sûr toujours à 100 degrés, mais les explications n’expliquent parfois pas tout, et ne sont pas exemptes de surprises.

De la même manière, l’auteur rappelle que l’expérimentation, issue d’expériences réalisées en laboratoires ou purement théoriques, ne vient pas toujours confirmer la réalité (ou plutôt, le vécu). Exemple : nous apprenons enfants que lâchées depuis une même hauteur, une boule de pétanque et une balle de tennis toucheront le sol au même moment. En pratique, c’est faux. L’air n’entre pas dans l’équation de Galilée, c’est juste une « imperfection » théorique que son modèle évacue d’emblée. L’idée n’est pas de récuser le caractère fiable de la science (l’équation de Galilée demeure « vraie » à l’intérieur de son environnement mathématique, les expérimentations reproductibles restent solides et Pablo Jensen est un scientifique) mais de rappeler deux choses : d’une part, faire reposer la conduite humaine sur les sciences dures n’évacue pas par principe les erreurs d’appréciation, les oublis et les réductions. Ensuite, toute connaissance scientifique passe par l’homme qui ne touche jamais au réel que par la traduction qu’il en fait : « Il faut faire le deuil d’une connaissance directe du monde, sans transformation. Le monde agit sous nos yeux, mais nous sommes obligés de traduire ses actions dans une langue que nous comprenons et donc forcément de le transformer. »

De l’imprécision des modélisations sociales

Si l’ouvrage de Pablo Jensen tombe à pic, c’est parce que le contexte est de nouveau favorable à une forme modernisée de physique sociale, notamment soutenue par le numérique. Ainsi, entend-on régulièrement dire que le traitement massif de données permettra une meilleure gouvernance des individus (grâce à l’utilisation de données dans l’assurance, la santé et tout ce qui se rapporte à la gestion des activités humaines, pourquoi pas la sphère politique). Le regain de vitalité de l’intelligence artificielle fait revivre ce fantasme de gouvernement cybernétique, où chaque particule humaine aurait une explication, un passé et un devenir calculables, prévisibles et modélisables (il manquerait juste – encore – des données et de la puissance de calcul pour faire aboutir ce grand projet). Le projet FuturICT par exemple, promet de reproduire dans un ordinateur les crises financières, les instabilités sociales, les guerres, les épidémies. En un mot FuturICT « développe une nouvelle approche scientifique et technologique pour gouverner notre futur. » Il y aurait donc des « lois cachées » qui expliqueraient le social, de quoi ressusciter Adolphe Quételet, cette fois-ci dans du silicium et des équations.

Seulement, les modèles toujours très réducteurs. En témoigne la parabole des polygones, censée appuyer la théorie de l’économiste Thomas Schelling qui conte comment la ségrégation dans les villes peut survenir alors même que chacun cherche individuellement la mixité. Ce que son modèle prouve, c’est que les égoïsmes individuels ne mènent pas à l’optimum social car le déménagement des individus se fait sans prendre en compte leur effet sur la satisfaction des voisins, anciens et nouveaux. Pablo Jensen admet volontiers qu’aucune main invisible ne vient réguler la mixité sociale : « on peut aboutir à des configurations ségréguées même quand les individus recherchent tous la mixité ». Pour autant, le modèle peut devenir dangereux quand on y cherche une réalité, il exclut tout un tas de paramètres (équipement scolaires, commerciaux, présence d’amis). Les raisons qui poussent les individus à déménager sont multiples et si l’ont devait tirer des conclusions politiques de tels modèles, pas sûr que l’on vise juste sans chercher à comprendre la réalité qui les sous-tend, au cas par cas.

La morale, c’est que le social résiste à l’ambition modélisatrice. Les humains ne sont pas, contrairement aux atomes, des êtres (à peu près) stables pouvant donner lieu à des expériences reproductibles en environnements confinés. D’ailleurs, le simple fait de nous savoir acteurs d’une expérimentation modifie nos comportements, de toute façon trop variés pour être prévisibles (NB : tout élément observé, même en sciences dures, est susceptible de réagir à cette observation et ainsi la biaiser). Dans cette affaire de ségrégation, on sait donc que l’eau s’évapore à 100 degrés sans se l’expliquer clairement pour autant.

Les évidences du big data

Le plus rigolo vient plus loin dans l’ouvrage. Après avoir montré le caractère inepte de certains modèles, Pablo Jensen nous donne quelques savoureux exemples qui montrent à quel point des modèles très simples peuvent aussi être beaucoup plus fiables qu’une gigantesque masse de données. C’est le cas avec Duncan Watts, directeur de la recherche chez Microsoft, qui tente en 2016 l’expérience suivante : prédire le nombre de retweets d’un tweet en analysant 1,5 milliards de tweets incluant une multitude de paramètres passés à la moulinette du machine learning : nombre de followers, nombre de tweets écrits, sujets, forme, etc. Or ces données ne sont pas parvenues – et ne parviendront jamais – à dégager des règles à même de prévoir le succès d’un tweet. En revanche, un seul paramètre peut renforcer cette prédictibilité : le succès passé d’un même utilisateur de Twitter (son nombre de retweets moyen…). Deux enseignements à cette histoire : 1/ la vie sociale est intrinsèquement imprédictible 2/ le big data pose de grandes questions qui ont souvent des réponses simples, en l’occurrence, le futur est souvent inscrit dans le passé (quel scoop !).

Il en va de même avec des affirmations grandiloquentes comme celle d’un groupe de physiciens de la prestigieuse revue Science déclarant que le comportement humain est « potentiellement prévisible à 93% ». En fait, ce chiffre n’est pas vraiment extraordinaire, nous suivons tous des schémas très répétitifs (notamment nos trajets, l’heure de nos courses, etc.). Il y a de grandes chances que dans une heure, vous soyez au même endroit que maintenant, si ce n’est chez vous. Pablo Jensen résume alors : « Pour le moment, je ne connais pas d’enseignement majeur sur  nos sociétés qui aurait été obtenu à partir de masses de données digitales. Elles ne servent en général qu’à confirmer ce que nous savions déjà, ou à améliorer la précision de quelques décimales. » Tenez-vous le pour dit.

Gouverner par les nombres

Dans son magistral ouvrage La gouvernance par les nombres, le juriste Alain Supiot explique comment nos cadres juridiques sont bousculés par la résurgence du vieux rêve occidental d’une harmonie fondée sur le calcul. Le « programme » prend progressivement la place de la loi et la société est réduite à une variété de critères et autres objectifs à atteindre. La « régulation » du social (l’atteinte de ces objectifs) vient remplacer les règles (issues des choix sociétaux, selon la définition qu’elle se fait du juste et de l’injuste). C’est cette réalité que Pablo Jensen alimente de tant d’illustrations, il lève le voile sur cette même conception du monde : un monde qui ne serait pas plus qu’une grande horloge agitant des particules humaines engluées dans l’arithmétique. Pablo Jensen touche donc aux grandes questions économiques propres à l’époque comme l’absurdité d’une mesure de la richesse réduite au seul PIB : « quand une mesure devient un objectif, elle cesse d’être une bonne mesure ». Il n’en nuance pas moins son propos en rappelant que les indicateurs de pauvreté ont bien sûr une utilité, ils servent à donner au réel des explications, à rendre des situations comparables, à diriger l’action publique. On sait aujourd’hui mieux qu’il y a cent ans mettre le doigt sur les mécanismes de reproduction sociale et les dynamiques propres à l’augmentation de la pauvreté, en témoignent les récents travaux de Thomas Piketty.

La question sous-jacente et qui fait vraiment débat est aussi celle du rôle et des effets de la science (et des technosciences). L’auteur ouvre cette grande question : « le but de la science est-il de simplifier ou de compliquer les objets qu’elle étudie ? » Il semblerait que récemment, nous ayons cédé à la facilité du réductionnisme, croyant que tout peut s’expliquer simplement alors même que chaque connaissance supplémentaire amène un flot de questions insoupçonnées qui méritent de s’attarder sur la complexité.

Je ne m’étends pas plus mais je vous encourage fortement à lire cet ouvrage didactique et riche en exemples. Pour ceux qui voudront aller plus loin, lisez la recension d’Hubert Guillaud sur InternetActu.

3 comments

  1. Je vous remercie pour cet article, qui fourmille d’exemples intéressants. J’apprécie votre analyse, d’autant plus qu’à mon sens ce retour du positivisme tend à nourir une méfiance de plus en plus grande vis-à-vis de la science dans notre société.

    J’aurais tendance à penser que cette dérive dépasse le cadre du big data. J’avais suivi avec intérêt la réponse que faisait Gaël Giraud au livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg, sur le « négationnisme économique ». Il dénoncait notamment cette volonté présente chez certains experts de refuser toute critique : se réfugier derrière les faits, forcément scientifiques, n’est-il pas avant tout un moyen d’échapper au débat ? Gaël Giraud prenait l’exemple des Randomized Controlled Trial et les dérives associées lorsqu’on s’en sert pour concevoir des politiques publiques (notamment le problème de la reproductabilité des expériences, on ne peut pas assimiler le monde social à un laboratoire). On retrouve le danger de généraliser la méthode scientifique en dehors du monde des sciences naturelles.

    Dans un autre domaine, je me demande à quel point les approches qui cherchent à expliquer l’économie et les relations sociales comme un processus thermodynamique hors équilibre sont valides. C’est d’autant plus amusant que j’ai l’impression que ces théories sont très reprises chez les écologistes, pourtant moins enclins au scientisme (après le concept d’entropie est déjà populaire par ailleurs) ! Les analogies développées par exemple par François Roddier sont pour le coup très intéressantes, mais j’ai par moment l’impression qu’on ne fait au fond que réinventer la Psychohistoire (on y revient toujours!) … et en sachant que ces théories commencent tout juste à être appliquées à la biologie. Mais j’ai l’impression qu’avec la popularité croissante des idées de Jeremy England, le débat ne fait que commencer …

    Bref, nous avons d’autant plus besoin de gens comme Pablo Jensen ou Giuseppe Longo pour dénoncer cette mathématisation débridée du monde, et il me tarde de lire La Gouvernance par les Nombres ! 🙂

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    • Bonjour François et merci pour ce commentaire. Effectivement ce retour du positivisme dépasse le big data, dans les cas évoqués en introduction, Pablo Jensen revient justement sur la « perte d’intérêt » des sciences qui découle de ce décalage entre théorie et pratique. J’abonde dans votre sens sur le négationnisme économique, c’est véritablement de la gouvernance par les nombres, donc une façon de s’éviter tout débat comme vous le signalez. Je découvre François Roddier dont la sémantique me fait franchement penser aux histoires d’entropie / néguentropie qu’utilise B.Stiegler à tout va, ce qui n’enlève rien non plus au fait que c’est intéressant. Vocabulaire qui rejoint en effet Jeremy England, que je ne connaissais pas non plus (mais qui n’a rien écrit me semble-t-il, difficile de dire s’il est « à la hauteur de Darwin », et encore plus difficile de savoir dans quelle mesure ce qu’il avance sur le vivant trouve des applications au sein du politique). Foncez lire Alain Supiot, c’est magistral, je crois qu’une série de vidéo est d’ailleurs sortie sur la gouvernance par les nombres (sur YouTube).
      Au plaisir de discuter.

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  2. Finalement cela n’invalide pas vraiment la psychohistoire telle qu’elle était imaginée par Asimov, à savoir que les sujets ne devaient pas être au courant et suffisamment nombreux pour palier les imprécisions du modèle. Il ne reste qu’à peupler la galaxie donc.

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