Super croissance, pourquoi la stagnation séculaire n’aura pas lieu ? Par Faÿçal Hafied

Avec Super croissance, pourquoi la stagnation séculaire n’aura pas lieu ? Faÿçal Hafied adopte un parti-pris ambitieux : non seulement la croissance serait encore possible, mais l’innovation recèlerait de trésors insoupçonnés à même de faire mentir les partisans de la « stagnation séculaire ». Dense et documenté, l’ouvrage offre une série de propositions pour accompagner la transition vers une nouvelle économie de l’abondance. Alerte sur les constats actuels, Faÿçal Hafied semble pourtant contourner certains des défis qu’il annonce : la critique de la stagnation séculaire – fil rouge du livre – tend à réduire le débat à un duel entre deux visions que tout oppose, fermant au passage la porte à beaucoup de questions sociales et écologiques.

Prologue

Il y aurait deux camps : celui de la stagnation séculaire ou « croissance molle » et celui des optimistes. La notion de stagnation séculaire remonte aux années trente, on la doit à l’économiste keynésien Alvin Hansen qui prévoyait une croissance anémique pour plusieurs raisons : une démographie peu avantageuse couplée à un progrès technique à l’arrêt. Les années qui ont suivi lui ont donné tort, le baby-boom et les innovations technologiques ont soufflé sur les braises de l’après-guerre. Pour autant, ses idées ne sont pas mortes et on trouve au rang de leurs défenseurs d’éminents personnages tels que l’économiste Robert Gordon qui n’hésite pas à affirmer que les robots, l’intelligence artificielle et le cloud computing n’auront qu’un impact réduit sur la productivité. En un mot : le progrès technologique ne créera plus de croissance.

Avant de nous lancer, arrêtons-nous un instant sur la colonne vertébrale de l’ouvrage : la confrontation entre deux visions du futur (ralentissement ou accélération). En aucun cas les débats autour de la croissance et plus globalement du « progrès » ne s’arrêtent à cette dichotomie. Beaucoup concèdent que la croissance peut être forte de nouveau – notamment grâce aux nouvelles technologies – tout en s’inquiétant vivement du partage de ses fruits et des conséquences sociales et écologiques que cette accélération annonce. Dans une certaine mesure, on pourrait avancer que l’auteur est concerné par ces questions, sans forcément chercher à en traiter les causes.

Cartes sur table

En introduction, Faÿçal Hafied pose un certain nombre de constats à même de contenter les plus altermondialistes de ses lecteurs. Un chapitre est dédié à la critique du PIB comme mesure du progrès, la croissance, ce « nouvel opium du peuple », est fustigée. La financiarisation de l’économie et le « shadow banking » tuent le long terme, les chaînes d’information en continu créent un climat délétère. Le discours, impeccablement humaniste, est difficilement critiquable.

En second pilier introductif, Hafied s’attaque à la morosité de l’économie française, le pays est accusé de cultiver une « passion du déclin ». En cause notamment la fiscalité, frein à la croissance. Etude IPSOS à l’appui, il est rappelé que 59% des français souhaitent limiter le rôle de l’Etat pour relancer l’économie, on ne dit pas en revanche que la même étude annonce que 79% de ces mêmes français sont attachés à leur modèle social. Nous sommes plein de contradictions.

Quelques pages plus loin, l’auteur regrette que la « médiatisation des plans sociaux » contribue à renforcer cette morosité ambiante (peut-être faudrait-il ne pas en parler ?). Les mouvements comme Nuit Debout sont eux, accusés d’entretenir la croyance que la croissance ne reviendra pas. Un parallèle est établi avec les politiques budgétaires européennes qui ajoutent du mal au mal en bridant la prise de risque (en cause la règle d’or). Tout ce petit monde est agglutiné dans le même sac et jeté sans plus d’égard à la rivière. Les quelques irréductibles de Nuit Debout s’étonneront peut-être de devoir partager leurs derniers instants à côté d’une Europe largement favorable à la Loi travail qui a suscité la naissance de leur rassemblement. Si Hafied voit clairement la grisaille sociale française, sa cartographie des colères se discute.

L’accélération aura bien lieu

Le cœur de Super croissance est argumenté très finement, de nombreux cas viennent nourrir l’idée selon laquelle le futur rime avec imprimantes 3D, voitures autonomes et quantified-self, Hafied cite même le chercheur Olivier Ertzscheild qui signalait très justement qu’il allait falloir 27,5 téraoctets pour stocker une vie entière sur des supports numériques. Sartre et Foucault tombent à point nommé pour opérer une nécessaire prise de recul vis-à-vis de ces comportements qui tendent à devenir des normes. Mais passés ces quelques considérations, on ne manque pas de rappeler qu’une « une période d’innovation connectées » nous ouvre les bras, notamment grâce aux technologies multi-usages (TMU) qui permettent toutes sortes de nouveaux agencements augurant de vastes progrès (santé, transport, etc.). Quelques craintes sont émises quant à la répartition sociale de ces progrès encore parfois destinés à une « élite nantie » mais l’auteur reste confiant. Hafied ne redoute pas non plus la fosse à emplois que pourrait creuser l’automatisation croissante. Certes, la classe moyenne souffrira mais la destruction créatrice se chargera de faire apparaître de nouveaux secteurs, l’accompagnement des forces productives à travers des MOOCS fera le reste.

Quoiqu’il en soit, les nouvelles sont bonnes car la « vitesse d’adoption des technologies augmente ». La preuve : il aura fallu 30 ans pour que l’électricité se répande, 10 ans pour les smartphones et seulement 35 jours pour que le jeu Angry Birds atteigne 50 millions d’utilisateurs. C’est oublier un peu vite que ces techniques reposent les unes sur les autres. De la même manière, on pourrait sans trop de risques avancer que suite à l’adoption de l’électricité, il aura sans doute fallu très peu de temps pour que le commerce des ampoules explose. Passons sur le fait que le jeu Angry Birds est loin d’apporter les immenses progrès que les autres techniques qu’il utilise pour fonctionner.

Mais ne réduisons pas le propos à cette maladresse. Il faut concéder à l’auteur une excellente culture des nouvelles technologies et admettre qu’à cet égard, sa thèse contre la stagnation séculaire est portée par quelques arguments intéressants : bien d’autres techniques (notamment les NBIC) annoncent de possibles bonds qualitatifs à même d’améliorer la vie des hommes. Selon l’auteur, l’innovation promet par ailleurs de relancer l’activité, il note par exemple la bonne santé de l’industrie des Smartphones de la marque Samsung et ne manque pas de rappeler que « quand la demande est abondante, de nouveaux besoins émergent, ce qui stimule à son tour l’innovation. » Ici non plus, on ne sait trop quoi penser, la critique de la croissance (« opium du peuple ») semble déjà loin : il serait peut-être bon de rappeler que l’industrie électronique pollue énormément et que les occidentaux sont les populations au bilan environnemental individuel et collectif le plus lourd. De ce point de vue, la croissance « en mode XXe siècle » n’est pas une bonne nouvelle.

Si les considérations écologiques sont quasi-absentes de l’ouvrage, l’espoir est mis dans une nouvelle génération d’entrepreneurs adeptes de « l’innovation collaborative ». Les mots sont forts : « nous pénétrons dans une ère où n’importe quel citoyen peut se muer en innovateur ».

Un monde où il devient possible de réussir

« L’innovateur de demain sera un bricoleur du dimanche qui fabriquera grâce à son imprimante 3D le produit mais également les outils nécessaires à sa confection. » Reprenant les thèses du sociologue Michel Lallement, Hafied appelle de ses vœux « L’âge du faire ». A grand renfort d’imprimantes 3D et de « Do-it-yourself » (DIY), une révolution du travail serait en marche dans les fablabs et autres hackerspaces. Cette reconfiguration autour de l’acte de création entrerait en résonnance avec les désirs d’indépendance d’une génération lassée des hiérarchies de l’ancien monde. Il n’en faut pas plus pour affirmer que « The next big thing, c’est à dire la prochaine invention radicale de grande ampleur, peut tout à fait être réalisée dans une arrière-cour de garage. »

En effet, la quête d’autonomie des jeunes générations n’est plus à prouver. Alors que 51% des salariés sont démotivés au travail, une jeunesse dynamique souhaite casser les codes du Taylorisme : « En quête de sens et d’accomplissement, la génération Y est une candidate naturelle à l’entrepreneuriat. A l’aise avec les nouvelles technologies, elle a pour mission historique de porter la « quatrième révolution industrielle » et les entrepreneurs les plus talentueux de la dernière décennie se recrutent régulièrement parmi les milléniaux. » A l’appui de cette vérité définitive, Hafied cite une étude qui rappelle que la nouvelle génération est plus performante (en nombre d’entreprises créées et pérennité de ces entreprises) car « sa connaissance des TIC en fait un redoutable compétiteur et un agent de l’innovation destructrice ». L’image est belle et sans doute illustrative d’un mouvement, mais ne dit rien de sa répartition sociale : il faudrait préciser que l’étude en question réalisée par le cabinet Scorpio « ne porte pas sur des entrepreneurs « lambda », mais sur 2.600 individus fortunés, voire très fortunés, dotés d’un patrimoine total de l’ordre de 17 milliards de dollars. »

En outre, l’appétence naturelle des jeunes générations pour les nouvelles technologies et l’entreprenariat mérite des nuances : les travaux de la chercheuse Anne Cordier (et notamment son ouvrage Grandir Connectés) ont montré que l’usage des TIC chez les jeunes est tout sauf automatique : « consommer », ça n’est pas comprendre. Le « mythe du garage » ne concerne que quelques-uns : les mieux éduqués. Quant au succès du statut d’autoentrepreneur, on ne le doit pas plus à la passion pour l’aventure qu’à un chômage massif, les chiffres sur l’envie d’entreprendre se contredisent : selon une étude de l’AFEV, seulement 7% des jeunes souhaitent devenir leur propre patron.

Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : l’ouvrage recense également de nombreuses initiatives qui méritent d’être accompagnées pour libérer la créativité, comme « l’intrepreneuriat » par exemple, c’est à dire le fait de donner plus de libertés aux salariés à l’intérieur de l’entreprise pour mener leurs projets. Seulement, il est difficile de ne pas pointer les défauts du prisme choisi pour parler d’une « jeunesse » qui est loin d’être homogène. S’il faut reconnaître que l’ouvrage pose avec acuité les grands enjeux de la nouvelle économie, on pourra regretter que la seule réponse à ces défis tienne dans une confiance sans faille en quelques individus d’exception qui parviendront à changer le monde grâce à un savant mélange de talent entrepreneurial et de technologies. Les nombreuses mentions faites aux « licornes » (sociétés valorisées à plus d’un milliard de dollars) montrent à quel point l’économie peut se réduire à quelques entreprises high-tech (oui, ça compte ! mais le quotidien des français dépasse de loin ces quelques animaux mythologiques !). Qui plus est, l’impact social de ces sociétés est extrêmement variable (de Critéo – régie publicitaire – à BlablaCar – « économie collaborative » – comment savoir où se situe le progrès, la croissance ?).

Des propositions en demi-teinte

Bien d’autres sujets sont abordés dans Super Croissance, pourquoi la stagnation séculaire n’aura pas lieu, le crowdfunding par exemple, véritable tendance à même de révolutionner l’investissement est longuement décrit, Hafied propose son extension, sans doute avec raison. La formation professionnelle, au centre du changement, fait également l’objet de développements justes et précis ainsi que d’une proposition en fin d’ouvrage (investir dans les MOOCS), encore une fois, on regrettera que le sujet du faible taux de complétion desdits MOOCS (notamment au regard du diplôme et de l’origine sociale) ne soit que peu traité. On y aborde aussi le principe de précaution, vu surtout comme un manque à gagner, un classique chez adeptes de l’innovation miraculeuse. Quant à la ville, si l’auteur concède que « la croissance qui vient est avant tout urbaine, elle se polarise dans les villes accroissant ainsi les inégalités », il n’ira pas plus loin que ce simple constat.

D’autres propositions viennent alimenter une logique de réinvestissement, de confiance et de simplification (crédit impôt transformation numérique, suppression de l’habilitation à diriger des recherches, impôt négatif et un « droit du travail moderne au diapason des nouvelles formes d’emploi »). Hafied y ajoute l’urgente nécessité de repenser un « capitalisme d’entrepreneurs » pour contrer la financiarisation de l’économie et le court terme.

Mais si l’on voit très bien les projets économique et technologique, le projet écologique et le projet social manquent cruellement à l’appel. Les constats sont là mais l’excès de foi en la technologie et l’entreprise viennent inexorablement les remettre sous le tapis. Les limites internes (rupture sociale) et externes (écologiques) du capitalisme sont occultées, peut-être parce que se défaire des dogmes du temps présent revient à prendre le risque de s’ostraciser. Bien sûr, la création peut être un moteur civilisationnel puissant, mais alors pourquoi aucune proposition sur l’inclusion ? Qui seront les forces vives actrices du changement ? A mesure que la transformation numérique progresse, chacun peut réaliser à quel point elle peut être mère de toutes les vertus et aussi de tous les vices ! S’il faut se redonner une définition du progrès, comme l’écrit Hafied en fin d’ouvrage, alors il faut être plus ambitieux et ne pas compter que sur les mécanismes de déversement dont il est aujourd’hui permis de douter. En profondeur, c’est aussi la dynamique du progrès pour tous qu’il faut questionner pour dépasser « l’innovation pour l’innovation ». Le risque, en prenant le contre-pied des tenants de la stagnation séculaire, est tout simplement de passer à côté des grands enjeux du XXIe siècle !

En bref : un ouvrage important par son caractère annonciateur. Le monde tel qu’il va risque fort de ressembler à celui que Faÿçal Hafied décrit, d’où l’urgente nécessité de dépasser les simples diagnostics.

Image en tête d’article : Moutons Numériques en pleine lecture (le meilleur moyen de ne pas suivre le troupeau)

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