Into the Jack, une plongée dans le Hackerspace de Montreuil

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Montreuil, à quelques encablures seulement du métro Robespierre, se sont réunis les hackers du Jack, un local exigu où chacun peut expérimenter de nouveaux horizons technologiques en s’affranchissant des contraintes traditionnelles. La petite pièce fourmille de câbles, ordinateurs, composants électroniques et imprimantes 3D qui loin d’aseptiser l’endroit, lui donnent un air de laboratoire à l’atmosphère ouatée. Ici, on côtoie des passionnés, surtout des hommes, pro ou amateurs qui viennent apprendre et contribuer hors des cadres habituels. Si le Hackerspace est un lieu atypique, les valeurs qui l’animent riment avec liberté et authenticité : loin des sphères marchandes, on y défend un rapport artisanal à la technologie.

Tout commence avec un escalier de pierre et une large porte en tôle dans laquelle sont découpées les lettres « Jardin d’Alice ». C’est dans les entrailles de ce lieu d’expérimentation qui fait aussi office de maison de quartier que crèchent les gars du Jack. Passée la pièce centrale et son bar associatif, une seconde porte bleue pétrole donne sur un couloir obscur qui laisse filtrer quelques néons d’un bocal qui vous accueille d’un écriteau sur lequel est écrit « Annulé ». Bienvenue au Jack.

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« Read the fucking manual »

Quand on pousse la porte du hackerspace, on est d’abord surpris par l’ambiance studieuse qui y règne. Ici un jeune homme absorbé par une unité centrale à l’allure hétérodoxe, là, un type chevelu qui ne lève pas les yeux des lignes de code de son écran. Sur le grand bureau central, c’est un véritable festival de cartes mères, puces électroniques, ordinateurs en tous genres couverts de stickers parmi lesquels on retrouve ceux de La Quadrature du Net, l’association qui défend les droits des internautes. Seb, jeune chômeur sorti du DUT de Laval m’explique qu’il vient au Hackerspace pour bosser : « Ici, on peut expérimenter des choses inédites en production, ce serait impossible dans une école ».

Derrière lui, Simon, membre permanent, me précise qu’il faut arriver avec la bonne attitude : « Une fois un type est passé avec son ordinateur pour regarder des films et jouer à des jeux vidéos, on ne l’a pas revu. Il faut faire des choses constructives. » Pas question non plus de venir faire réparer des PC à la chaîne, « on n’est pas des prestataires de services » me lance-t-on de biais. Quant à savoir ce qu’on fait exactement dans un hackerspace, on me répond avec humour que Google est mon ami : « read the fucking manual ».

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Comme pour rattraper ses camarades, Ran qui vit là, m’explique que l’endroit est ouvert à tous ceux qui « veulent faire ce qu’ils veulent ». « Il n’y a pas de règles, c’est ton jardin, tu peux jardiner ». Pour lui, c’est un état d’esprit constructif même s’il concède que la communication n’est pas toujours le point fort du lieu.

« C‘est politique parce qu’on ouvre les boîtes, on démystifie la technologie, on reconditionne au lieu de jeter ».

Si le hackerspace se défend des intrusions extérieures, c’est aussi parce que ses membres ont peur d’être mal jugés. En effet, le terme hacker cristallise la polémique. « Dans l’esprit des français, le hacker est un pirate » rappelle Seb. Or ici c’est différent, on désosse des appareils pour en faire autre chose, on les détourne de leur fonction première. « Un truc qui vient de la poubelle, on n’a pas de scrupule à le démonter pour voir comment ça marche » résume un gars qui dissèque un panneau d’affichage de voirie.

Comme au Loop, ancien nom du Jack, les hackers mènent un combat politique, on y bidouille, on fait du « reverse engineering » : « c’est politique parce qu’on ouvre les boîtes, on démystifie la technologie, on reconditionne au lieu de jeter ». C’est ça être un hacker, c’est s’approprier les appareils qui nous environnent. On appelle parfois ça le Do It Yourself (DIY), les gars du Jack n’oublient pas de le mentionner.

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Certes, il y a des types plus extravertis que ceux du Jack, mais il ne faut pas se formaliser me précise Simon. Lorsque je lui demande si la communauté est un peu frileuse à s’ouvrir, il me répond avec humour qu’« il y a 50% d’autistes chez les informaticiens », mais ce sont des gens sympathiques, « il faut apprendre à se connaître ».

« On espère quand même attirer les gens du quartier. »

Quand les élus du quartier passent pour poser quelques questions, Simon fait preuve d’un peu plus de pédagogie et leur lance, un sourire en coin : « Non on ne pirate pas les sites, on apprend à les sécuriser. On sensibilise les gens à la sécurité, c’est l’affaire de tous ». 

A ce titre, le hackerspace organise des petits ateliers sur différents thèmes : code informatique, cyber-sécurité, électronique. « On va essayer de faire ça plus régulièrement avec des sujets qui tournent, dernièrement on a parlé anonymisation des échanges au festival activiste, mais le prochain atelier pourrait très bien concerner la musique » répond Simon à un agent de la ville en ajoutant « on espère quand même attirer les gens du quartier ». 

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Et les sessions attirent du monde, contrairement aux Fab Labs, leurs cousins éloignés, les hackerspaces sont gratuits. D’ailleurs ce soir, une session d’initiation au langage de programmation Lua est prévue. Chacun peut y participer librement, même si on ne le sait pas trop. C’est le paradoxe du Jack, l’endroit gagnerait à être connu, mais ne s’en rend pas trop compte.

« Un particulier ne peut pas faire un téléphone portable, c’est interdit »

Au Jack, on cultive indéniablement un goût pour une forme de subversion. Sous le prisme de la technologie, il y a l’envie de transgresser les règles d’un système qui cloisonne tous nos appareils et nous empêche d’y accéder.

Or ici, tout le monde considère qu’il ne faut pas être un consommateur passif. Il faut comprendre que « l’État et les corporations aiment bien avoir la mainmise sur toutes les technologies et ne veulent pas que le grand public y ait accès ». On ne le sait pas mais « un particulier ne peut pas faire un téléphone portable, c’est interdit ! » explique Simon quand un larsen foudroie la pièce.

Au détour d’une cigarette dans le fumoir, Ran me confie que si le lieu a des allures de squat, c’est aussi parce qu’il illustre une forme de fracture sociale. La hackerspace, c’est un creuset pour ceux qui veulent brosser les contours d’une alternative pour la jeunesse. S’il ne faut pas romantiser le Jack qui comme toutes les alternatives au système, nourrit un discours idéaliste, force est de constater que les endroits où l’on peut faire bonifier l’intelligence collective se multiplient. Et il y en aura de plus en plus, « c’est l’avant-garde » ajoute Ran.

Un territoire contributif ?

Nichée dans le petit local du Jardin d’Alice, la petite équipe du Jack se réunit maintenant pour suivre la session Lua. C’est didactique, présenté humblement, tout le monde apprend.

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C’est là que les membres du hackerspace déploient tout leur savoir-faire, « on accumule des connaissances et on reverse du savoir gratuitement »  témoigne Simon. Dès lors, le hackerspace devient un « territoire contributif », c’est à dire un lieu on l’on partage du savoir dans l’unique but de le faire grandir.

Le philosophe Bernard Stiegler rappelle à cet égard que la nouvelle économie de la contribution fleurit lorsque « chacun s’engage à apprendre en cultivant des valeurs pratiques, et à valoriser ses savoirs en les transmettant (…) ne serait-ce que la meilleure façon d’utiliser un outil ». Dans le mille.

8 comments

  1. Très intéressant dommage que cela soit sur Paris.
    Peut on avoir un numéro de téléphone, l’adresse ou un mail de ce hackerspace.
    D’avance merci
    CT

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    • Je sais pas s’ils ont le matos pour ça, mais si tu as un projet en tête, c’est peut-être l’endroit. L’immersion est ma résolution numéro 6 pour l’année 2016 : aller à la rencontre des projets artistiques liés au numérique (je crois qu’on peut considérer que la démarche du hackerspace est artistique).

      Une autre résolution est d’écrire un billet avec un autre blogueur (on m’attend toujours là dessus je crois ;)

      Reply
  2. Une découverte! Et je suis d’accord, on peut dire que c’est artistique comme démarche. Je suis sûr que ça va essaimer, si ça ne l’a pas déjà fait.
    J’aime particulièrement ce côté « transmission des savoirs » qui rappelle le compagnonnage.

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