Amish et technologies : une relation complexe à des années lumières des préjugés

A l’été 2020, la petite phrase du Président Macron sur le « modèle Amish » faisait couler beaucoup d’encre. Opposant les partisans du progrès et ceux favorables à un retour à la lampe à huile, cette sortie eut un double effet : susciter une opposition factice entre deux pseudo-groupes distincts dans la société, et caricaturer le mode de vie d’une communauté toute entière. Dans son ouvrage Virtually Amish, Preserving Community at the Internet’s Margins (MIT Press, 2022, non traduit), Lindsay Ems remet les pendules à l’heure. A partir d’une enquête nourrie de nombreux entretiens réalisés avec des Amish, la chercheuse en Media studies à la Butler University examine la manière avec laquelle ceux-ci adoptent, refusent, détournent ou négocient certaines technologies, dans le but de maintenir leurs liens communautaires. Ems rappelle la grande diversité et complexité des choix technologiques effectués par les Amish, à des années lumières de nos préjugés.

Sortie des clichés

« Je fus surprise de recevoir un jour une demande d’amitié sur Facebook envoyée par Noah [un amish interrogée par Ems pendant son enquête] ». L’entrée en matière de la chercheuse est on ne peut plus sincère : elle aussi, s’imaginait que l’ancien ordre Amish refusait toutes ou presque toutes les technologies numériques, avant de réaliser à quel point les décisions de ces communautés en la matière étaient dynamiques, multicouches, contestées. Contrairement à ce que laisse penser un imaginaire sectaire et pittoresque, les Amish ne sont pas opposés aux technologies, ils tentent d’en comprendre les effets, en jaugent les impacts sociétaux avant de décider ou non de les utiliser et comment. L’objectif sous-jacent : préserver leur autonomie, leur valeurs morales, leur communauté et bien sûr, la famille.

« Les Amish ne veulent pas être le genre de personne qui interrompent une conversation à la maison pour répondre au téléphone. Pour eux, la question n’est pas seulement comment on utilise la technologie, mais quelle genre de personne vous devenez en l’utilisant » rapportait déjà Howard Rheingold en 1999 dans Wired… Nombreux ont été les ouvrages à étudier leur relation à la technique, et notamment David Umble, dans Holding the line, The telephone in Old Order Amish (1996) – à propos des effets du téléphone sur l’éloignement physique dans les communautés, ou encore le travail de Eric Brendle qui a quant à lui passé 18 mois avec sa femme dans une communauté Amish en 2005, et en a également tiré un ouvrage, Better off. Cependant, des approches plus récentes, tenant compte de l’arrivée de la micro-informatique dans les usages, sont plus rares. Si le téléphone et l’automobile posaient déjà d’immenses défis aux Amish, les questions se font encore plus virulentes avec les smartphones et internet, des systèmes auxquels il semble difficile d’opposer les clôtures qui autrefois, préservaient géographiquement les communautés des influences extérieures.

Quelques grands principes Amish

Avant de plonger plus avant dans les rapports que les Amish entretiennent spécifiquement avec les outils numériques, Ems rappelle sur quels fondements ils basent leurs choix technologiques. Notons que les Amish étaient 341 900 en 2019, c’est un des groupes religieux qui connaît la plus forte croissance aujourd’hui aux Etats-Unis. Ils n’ont pas toujours été en « décalage » technologique : c’est au XXe siècle au contact de modes de vie liés à l’industrie que ce choix émerge. Pour les chercheurs Donald Kraybill, Steven Nolt, David Weaver-Zercher « Les Amish ne veulent pas changer le monde mais lui résister » – une idée que l’on retrouvera à de nombreuses reprises dans les entretiens de Ems, les Amish déclarant souvent ne pas vouloir être « du monde ».

Tout consiste alors à tenir à distance les forces idéologiques susceptibles de disrupter leurs modes de vie. Celui-ci repose avant tout sur la religion (le mouvement amish est issu de la communauté protestante des Mennonites, un mouvement anabaptiste né en Suisse pendant la Réforme), et un communautarisme qui désincite à l’expression des égos. A l’école, on fait peu de cas des tenues vestimentaires originales, les compétitions sportives ne sont pas encouragées. Il n’est pas non plus possible de peindre sa maison de n’importe quelle couleur, ou d’utiliser des technologies de façon ostentatoire. Les distinctions personnelles sont vécues comme de potentiels dangers pour la communauté, à laquelle est dû un devoir de solidarité. Le pouvoir lui, s’exerce non pas par la domination mais pas la restriction, et la vie est gouvernée par un principe dit de Gelssenheit (« giving up » ou abandon, dans le sens où il faudrait s’en remettre à la volonté de Dieu). Ce paradigme irrigue jusqu’aux choix professionnels : « plutôt que d’encourager sa fille à prendre un job mieux payé en ville, une famille préférera qu’elle travaille dans la maison d’un membre de la communauté pour aider une jeune mère après la naissance de son bébé ». Notons qu’il règne chez les Amish une division des tâches genrée et rigide : les femmes s’occupent des enfants, de la maison, de la cuisine, Ems admet d’ailleurs avoir peiné à en interroger, notamment sur leur rapport aux technologies.

Cependant, pas question pour autant de tracer une ligne rouge dès qu’une innovation se présente. Les ouvriers Amish utilisent des outils électriques, certaines maisons sont équipées de panneaux solaires (en général, l’électricité est utilisée à condition qu’ils sachent comment elle est produite). D’autres possèdent des smartphones, regardent des DVD : si tous ces choix sont régulés à la fois par des décisions communautaires et des ajustements individuels, ils doivent systématiquement être resitués dans leur contexte.

Du gouvernement Amish des choix technologiques

Selon quelles modalités les choix communautaires sont-ils faits ? De façon institutionnelle, explique Ems, « les changements sociaux et les nouvelles technologies sont discutés lors de réunions formelles qui se tiennent deux fois par an et pendant lesquelles des pasteurs tentent de maintenir l’uniformité ». Les comportements qui sont alors discutés sont guidés par un code de conduite : l’Ordnung. L’Ordnung détermine les relations sociales et les modes de vie des membres de l’église amish, et décrit les règles à propos de l’adoption des technologies. Ces règles varient selon les communautés : certaines interdisent le smartphone, d’autres l’autorisent dans un cadre professionnel uniquement, d’autres encore, ne fixent pas de règles et laissent les personnes gérer elles-mêmes leur usage. En tout état de cause, les limitations d’usage des technologies viennent d’une autorité réactionnaire plutôt que proactive. Ce qui n’empêche en rien l’adoption de technologies borderline comme par exemple l’insémination artificielle des vaches.

Plus concrètement, les réunions se tiennent de façon collégiale et démocratique, dans le sens où tous les membres de l’église décident en commun si un changement ou une nouvelle règle est à inscrire dans le code : « les hommes et les femmes qui ont été baptisés sont considérés membres de l’église, et leur vote compte de façon égale lors de ces choix […], une réunion préparatoire a lieu avant celle pendant laquelle l’Ordnung est amendé. Durant cette pré-réunion, tout désaccord entre les membres doit être résolu ou la réunion suivante est décalée jusqu’à ce qu’un terrain d’entente soit trouvé. » Ainsi, si certaines personnes de la communauté ne sont pas satisfaites des règles émises par l’église, alors elles peuvent quitter la communauté (Ems cite un tel cas à propos d’un réfrigérateur au kérosène qui fait débat).

Les nombreux entretiens menés par Lindsay Ems révèlent des ressentis variés des Amish sur ces modes de fonctionnement. Les chefs d’église par exemple – qui mènent les réunions – sont réputés assez conservateurs. Plusieurs membres de la communauté regrettent qu’ils ne connaissent qu’assez peu les technologies qu’ils refusent d’utiliser, tout en reconnaissant qu’ils restent des piliers essentiels pour que la société reste stable. Interrogés également par Ems, les chefs d’église semblent quant à eux prêter beaucoup d’attention aux choix opérés par d’autres communautés Amish, capables de les influencer profondément.

Si l’Ordnung gouverne en partie les pratiques technologiques des Amish, il reste un code pouvant être transgressé. De nombreux aménagements informels existent en parallèle pour adapter les usages aux valeurs Amish.

Du gouvernement Amish (informel) des choix technologiques

Si l’Ordnung n’intervient pas comme une loi à laquelle il faudrait obéir sous peine d’être puni, c’est que de nombreux systèmes informels permettent de réguler les pratiques technologiques « afin de s’assurer que les membres de la communauté disposent de la liberté d’être flexible et adaptable quand ils choisissent des outils spécifiquement conçus pour travailler, répondre à leurs valeurs et maintenir les liens communautaires ». Ems en distingue trois : l’apprentissage fort (« strong teaching ») qui intervient souvent de façon descendante, du pasteur vers les croyants pendant le sermon du dimanche, des parents vers les enfants. Un autre mécanisme consiste à se fier à des arrangements passés pour guider les actions du futur, et un dernier à associer un usage particulier à un symbole de l’identité Amish.

Lindsay Ems évoque de nombreuses conversations qui illustrent ces différentes méthodes. Jacob par exemple, un Amish évêque, explique aux enfants qu’il faut rester loin des Game Boy, un « feu qui brûle », avec comme principale motivation de préserver leurs âmes. Il reste cependant tout à fait lucide quant aux limites de tels conseils, comme il le dit lui-même : « vous pouvez amener un cheval à la rivière, mais vous ne pouvez pas le forcer à boire ». Melvin, patron d’un magasin, raconte de son côté utiliser un ordinateur (doté « d’un firewall et d’un ad blocker »), tout en limitant lui-même ses usages. Si YouTube par exemple, lui présente quelque chose qu’il ne souhaite pas voir, alors il éteint : « Si je n’étais pas capable de faire ça, je n’aurais pas de conviction ».

Les lieux publics sont aussi des terrains où différents usages sont rendus visibles, sciemment ou non, donnant lieu à des formes de régulation collectives originales. Ems consacre un long passage de son livre à ses visites de librairies Amish, dont certaines sont équipées d’ordinateurs en libre accès. Toutes les populations Amish, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, s’y rendent avec des objectifs divers : lire une recette de cuisine, faire des achats en ligne, visionner une vidéo médicale conseillée par un médecin, etc. Pendant la crise de 2008, un accès internet était aussi une porte d’entrée vers l’emploi. Si les usages ne « débordent » généralement pas, ils peuvent susciter des questions ou des réajustements. Ainsi, un libraire explique avoir vu des jeunes filles s’être connectées à Facebook, et se demande si leurs parents sont vraiment au courant, mais n’en fera pas plus. Un autre raconte qu’un client venait regarder discrètement des vidéos pornographiques, ce qui a l’a amené à disposer les écrans de sorte qu’ils puissent être visibles de tous.

Entrant dans les détails des usages, Lindsay Ems écrit que beaucoup d’Amish cultivent des pratiques ambigues : refusant les ordinateurs mais visionnant des DVD, critiquant les smartphones tout en profitant ici et là de ceux de leurs enfants (qui jusqu’à leur baptême à l’âge adulte, souffrent souvent de moins d’interdits). On se dirait presque que les régulations des pratiques numériques Amish ressemblent à s’y méprendre aux nôtre : entre injonctions contradictoires et micro-arrangements contextuels (éloigner le téléphone de la chambre pour préserver la vie de couple, limiter le « temps d’écran » pour les enfants, etc.). Les Amish semblent parfois être même plus conscients des affordances de certaines pratiques comme par exemple le copier-coller qui permet de propager une rumeur à une vitesse insoupçonnée, ce qu’ils craignent pour beaucoup d’entre eux.

Sarah, une des rares femmes interviewée par la chercheuse résume ces stratégies avec l’idée qu’il faut préserver « l’autel familial », un espace sacré, un sanctuaire où les liens sont maintenus quotidiennement et où l’éducation spirituelle a lieu. Ems ne manque pas de comparer ces propos à cette idée de la sociologue Shoshana Zuboff qui dans son ouvrage L’Âge du capitalisme de surveillance avançait des propos très similaires à ceux de Sarah : pour se protéger des influences néfastes des Big Tech et sortir de la dépendance aux concepteurs et programmeurs des grands réseaux de communication, elle invitait à se construire des sanctuaires, à s’échapper en quelque sorte – à s’en remettre à la volonté de Dieu diraient les Amish.

Innover comme les Amish

A défaut d’obtenir sur les marchés réguliers les outils dont ils ont besoin, les Amish en conçoivent eux-mêmes, et de toutes sortes. En dépilant de nombreux contenus du magazine The Plain Community Business exchange (TPCBE), tout en poursuivant ses visites et entretiens, Lindsay Ems montre à quel point l’innovation Amish est florissante, et emprunte des mêmes compromis et spécificités que leurs usages. Assez ironiquement, le TPCBE ressemble à s’y méprendre – et la comparaison est faite plusieurs fois – au Whole Earth Catalog de Steward Brand, un des pionnier de l’internet, où figuraient toutes sortes de produits à la vente (vêtements, livres, outils, machines, graines : des choses utiles à un style de vie créatif et autosuffisant), qui rassembla jusqu’à un million de lecteurs. Si on ne retrouve pas dans le TPCBE de machines incompatibles avec les valeurs Amish (voitures, radios, télévisions), celui-ci rassemble de nombreux outils – y compris informatiques – d’une grande ingéniosité.

Pour bien comprendre leur nature, il convient de s’arrêter un moment sur les personnes qui les produisent – des innovateurs, des entrepreneurs – et les valeurs qui les guident. Ems accorde dès lors un passage essentiel à la définition du succès chez les Amish : celui-ci repose sur la capacité à reproduire la communauté, ses structures sociales, ses valeurs spirituelles, « créer de l’emploi pour la communauté, payer pour les ressources qui lui sont nécessaires comme la santé, fournir un toit, une éducation, s’engager dans des activités philanthropiques […], pour un entrepreneur Amish qui est guidé par de tels enseignements, adopter une technologie juste parce qu’elle est efficace ou permet d’augmenter le profit n’entre pas dans sa vision du monde. Définir le succès professionnel par la compétitivité sur les marché est tout simplement une mauvaise métrique. »

En guise d’illustration, Ems s’étend longuement sur le travail de Paul qui construit dans son atelier des machines outils pneumatiques, tant pour les Amish que les non Amish. Particulièrement apprécié dans sa communauté, son travail n’est pas informatisé, et son expérience lui vient de son père qui construisait des roues en métal pour les tracteurs (roues inutilisables en dehors du champ, par exemple sur la route). La description de l’atelier de Paul fait clairement écho aux écrits du philosophe Matthew B. Crawford, et notamment son ouvrage Eloge du carburateur, où il oppose au travail du « consultant en gestion » l’éthos artisanal. Le philosophe y raconte notamment ses activités dans son garage à moto, déconstruisant la séparation artificielle entre les activités manuelles et celles de l’esprit. Comme Crawford, Paul se refuse à cette séparation, et se réjouit de l’utilité sociale de son travail, de l’adéquation des besoins avec les fins (il expose fièrement un scooter capable d’accueillir un fauteuil roulant pour faciliter les déplacements). Ems abonde : « il était respecté non pas parce qu’il faisait de l’argent (bien qu’il semble que tout allait bien de ce côté-là), mais parce qu’il avait hérité l’atelier de son père, qu’il était doué comme nul autre, inspiré par sa famille, travailleur et en accord avec les règles de l’église. »

Ems mentionne également des innovations issues de l’informatiques mais adaptées aux valeurs Amish : on y retrouve des ordinateurs « bridés » pour servir seulement dans un contexte professionnel, (« The Plain computer » par exemple), dont certains sont vendus avec un argument qui détonne : ils ne ressemblent pas à des ordinateurs « ordinaires » ! Un outil permet par ailleurs d’envoyer des emails sans accès internet grâce à son Fax, depuis Word par exemple (PcFreeMail)… Enfin, sortis des outils, une des stratégies les plus communes consiste à déléguer l’usage des machines – voire même à les céder – à des intermédiaires qui travaillent dans des entreprises Amish (souvent des catholiques). Dans le milieu professionnel aussi, les « arrangements sociotechniques » sont nombreux, avec toujours ce même objectif de prendre ce qu’il faut prendre sans céder à ce qui ne semble pas nécessaire. Ems conclut en expliquant que les outils qu’elle cite ont deux rôles : permettre aux Amish d’utiliser des machines high-tech en accord avec leurs valeurs, mais aussi de signifier symboliquement à travers certains de ces outils leur appartenance à la communauté Amish. Ainsi donc, ils revêtent sans ambiguïté une dimension politique.

A gauche une publicité pour PcFreeMail, un service d’email sans ordinateur. A droite, une publicité pour le « Classic Word Processor », un ordinateur n’ayant pas l’apparence d’un ordinateur. Les deux images datent de 2014 et ont été publiées dans la revue Plain Communities Business Exchange. Elles sont tirées d’un article de Lindsay Ems, disponible à cette adresse : https://journals.uic.edu/ojs/index.php/spir/article/view/9110

***

« Les Amish croient que la technologie n’est pas éthiquement neutre », pose Ems en fin d’ouvrage, et surtout, ils en tirent des conclusions opérationnelles politiques au quotidien. Au sein du foyer, à l’église, au travail ou dans la communauté au sens large, des valeurs imprègnent les relations interpersonnelles. Elles sont de l’ordre du religieux, marquées par un attachement aux traditions, par la solidarité dans la communauté, par le rapport à la terre et à ce dont les humains dépendent matériellement. Puis à des choses anecdotiques qui semblent pourtant presque faire loi : se parler en face à face par exemple, y compris dans le travail, qui ne doit pas déborder sur la vie familiale, toujours centrale.

Il ressort du livre de Lindsay Ems comme une évidence : les modes de régulations technologiques des Amish sont souvent proches des nôtres, ou en reviennent à ce que nous déplorons dans la prolétarisation qu’ils suscitent chez nous. Le philosophe Bernard Stiegler mentionnait fréquemment le fait que nous ne savions plus nous repérer depuis l’arrivée du GPS : les Amish savent où est le nord car dans les classes, le tableau noir est situé au nord. Et pour autant, on retient également la grande diversité des points de vue des interviewés. Si certains craignent le smartphone comme le diable, d’autres s’en accommodent, et comprennent l’intérêt du copier-coller quand il s’agit de s’envoyer une chanson. Certaines communautés sont plus ouvertes que d’autres, plus ou moins libérales ou réactionnaires : peu uniformes en tout cas, comme on le penserait de prime abord.

Il y aurait de quoi en tirer des leçons, phosphorer sur nos propres usages et sur ce que les Amish nous apprennent des relations entre sciences, techniques et société. A une heure où le « Low Tech » semble devenir ou revenir à la mode (jusqu’à dans les cabinets de conseil, on parle de Do-it-yourself et d’innovation « Jugaad », voire de sobriété), les Amish peuvent constituer un point de départ intéressant pour renouveler notre « logiciel » technopolitique. Dans un des derniers chapitres de notre livre Technologies partout, démocratie nulle part, co-écrit avec Yaël Benayoun, nous mentionnions d’ailleurs leur grande ingéniosité, et le contre-exemple qu’ils représentent dans cette période numérique encore très positiviste.

Il faudra pourtant rester lucide sur plusieurs points concernant l’application de ces modèles à nos sociétés présentes – un sujet que Lindsey Ems creuse assez peu. L’un deux est le risque d’une très grande individualisation des problèmes collectifs auxquels nous faisons face. S’il n’est pas sûr que demain, le prétendu « modèle Amish » se fasse récupérer par les Big tech (comme le « green », la « sobriété », la « responsabilité » et probablement bientôt le « Low tech » l’ont été ou le seront), leurs préceptes eux, peuvent l’être. La notion de sanctuaire par exemple, comporte un risque important de dépolitisation. Par essence, la fuite ou le retrait qu’elle illustre – si toutefois ils n’engagent pas à l’action collective – laissent un terrain vierge à ceux qui dominent déjà. C’est d’ailleurs la critique qui avait été faite à Zuboff qui elle aussi, défendait l’existence d’espaces sanctuarisés. Car face au déferlement technologique, il ne s’agit pas seulement de s’isoler, ni de peser uniquement sur les organes de sélection des techniques quand ceux-ci existent, mais bien sur la conception elle-même. Or si l’on imagine bien ce qui peut se faire dans un atelier de quelques dizaines de personnes, les choses seront différentes dans une entreprises comportant un département R&D de plusieurs milliers (ou dizaines de milliers) d’ingénieurs, et dont les direction sont données par un board dont vous ne faites pas partie.

Une autre critique concerne le délicat équilibre à trouver entre les valeurs morales et religieuses, l’attachement à la tradition, et le rapport aux techniques. Il semble que les Amish dirigent moins le progrès technique par refus du système capitaliste, de la surconsommation, ou même pour la protection de l’environnement, que par adhésion à certaines valeurs. Aussi, ils participent assez peu à la vie politique (locale et nationale), et pour ceux qui votent, les rares études ramènent que ce serait plutôt en faveur du camp républicain. Le grand intérêt du livre de Lindsay Ems est aussi son principal point aveugle : sa recherche ne concerne que les modes de régulations des outils techniques et technologiques. Peu est dit sur les questions relatives à la séparation des tâches par genre, à la procréation (la contraception par exemple, n’est pas abordée), ou encore aux rattachements politiques en dehors de la communauté Amish. Aussi, on s’imagine bien les Amish appartenir à une technocritique « de droite » (celle de la Revue Limite, voire de Pièces et main d’œuvre), c’est-à-dire fondamentalement réactionnaire, hostile aux droits des communautés LGBTQI+, et généralement réfractaire à certaines technologies perçues comme contraires à (une certaine interprétation) de la religion : pilule, avortement, etc.

On ne luttera pas pour l’extension des droits et des libertés à ces communautés en se conformant aux valeurs Amish, pas plus qu’on ne luttera contre les projets de géo-ingénierie qui semblent émerger de manière tout à fait décomplexée. Soyons Amish, mais pas trop !

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Raoul
Raoul
5 jours il y a

on s’imagine bien les Amish appartenir à une technocritique « de droite » (celle de la Revue Limite, voire de Pièces et main d’œuvre), c’est-à-dire fondamentalement réactionnaire, hostile aux droits des communautés LGBTQI+, et généralement réfractaire à certaines technologies perçues comme contraires à (une certaine interprétation) de la religion : pilule, avortement, etc.

Bonjour et merci pour cet article fort intéressant.
Après je suis un peu surpris de vos remarques de la fin sur Pièces et Main d’œuvre.
Sans être toujours d’accord avec eux (notamment leur dernier billet sur la Quadrature du Net), je ne crois pas me tromper en disant qu’il est plus que curieux de les assimiler à la droite, à une revue comme Limite et amalgamer leur refus de la manipulation du vivant pour une remise une cause réactionnaire des droits LGBTQI+ (ils sont contre la PMA pour tous, au sens « pour tout le monde », même non LGBTQI+…).
Je serais intéressé à ce que dans un prochain billet vous reveniez sur ce sujet.
Bien à vous