Comment analyser les affordances des technologies ?

« L’homme sait assez souvent ce qu’il fait, mais ne sait pas ce que fait ce qu’il fait », écrivait Paul Valéry. En effet, les objets conçus par les humains ne sont ni inertes ni neutres. Par leur simple existence, ils suggèrent des comportement, avec plus ou moins de force, selon les circonstances et les personnes qui les manipulent. On appelle cela l’affordance, un néologisme tiré du verbe anglais « to afford », qui peut se traduire par permettre, offrir ou fournir. Or si les objets sont affordants, et s’ils nous poussent à agir, c’est qu’ils sont dotés d’un certain pouvoir. Qui en décide ? Et comment ce pouvoir s’exerce-t-il ? C’est à ces questions que la sociologue Jenny L. Davis (@Jenny_L_Davis, Australian National University) répond dans son ouvrage How artifacts afford, The power and politics of everyday things (MIT Press, 2020, non traduit).

Mêmes les caddies font de la politique

C’est en arrivant à Canberra, en Australie que Jenny L. Davis dit avoir découvert les caddies à pièces. Originaire d’une petite ville des Etats-Unis, ce type de verrouillage lui était inconnu. Davis comprend que ces systèmes ne permettent pas de louer, mais bien de libérer un chariot grâce à une pièce, puis incitent à le repositionner à son dépôt afin de la récupérer : un fonctionnement qui n’est pas évident au premier regard.

Il n’en faut pas plus à l’autrice pour dresser l’histoire des caddies, et débuter une métaphore qui va suivre le lecteur tout au long du livre à propos de ce que la forme des objets peut suggérer comme usages. Le choix du chariot est avant tout économique : il permet à l’acheteur d’emporter plus de choses. Mais entretenir une flotte de caddie n’est pas gratuit : il faut les acheter, les entretenir, les ramener à bon port et éviter qu’ils ne soient volés. Le verrouillage par pièce permet cela, tout comme d’autres systèmes. Certains caddies sont ainsi équipés d’un GPS, qui bloque leurs roues lorsqu’ils sortent d’un périmètre donné. Dans un registre similaire, d’autres se bloquent quand ils dépassent une ligne magnétique au sol.

Les chariots à monnaie impliquent de multiples usages. Ils sont pratiques lorsqu’on possède un véhicule, et matérialisent en cela l’étalement urbain au niveau du magasin. Ils poussent à acheter plus et à venir faire ses courses moins souvent (contrairement au sac). Ils demandent à avoir de la monnaie, et encouragent ceux qui les utilisent à les ramener d’eux-mêmes pour la récupérer. Ce système dissuade du vol, en tout cas pour les personnes qui ne seraient pas capables de les porter hors de la zone limite si les roues se bloquent… Aussi, résume la sociologue, « l’objet le plus banal est rempli de valeurs qui reflètent ou façonnent les relations sociales, économiques et politiques. » En un mot, « shopping carts have politics » (les caddies font de la politique), écrit Davis, paraphrasant le texte de Langdon Winner, (@langdonw). « Do artifacts have politics ? ».

Affordance : un concept qui a vu du pays

L’affordance est un concept proposé par le psychologue américain James Gibson dans les années 1960. Il exprime cette faculté des êtres vivants à guider leurs actions selon ce que l’environnement offre en termes de potentialités d’actions. L’affordance est, comme l’exprime son inventeur : « une structure relationnelle multiface entre un objet/une technologie et l’usage et les comportements que celui-ci permet ou contraint dans un contexte donné. » Avant Gibson, d’autres théoriciens avaient proposé des concepts voisins, comme Kurt Koffka, un de ses collègues au Smith College de 1928 à 1941 qui en 1935, dans son ouvrage Principles of Gestalt Psychology écrit « chaque chose me dit ce qu’elle est… un fruit me dit « mange moi », l’eau me dit « bois-moi », le tonnerre « crains-moi et une femme « aime-moi »… Pour Koffka, chaque « chose » nous informe sur ce que l’on peut faire avec elle, une vision première bien sûr réductrice (et misogyne en l’occurence) que l’ouvrage de Davis vient justement tempérer et préciser…

L’affordance, explique Davis, est un concept intéressant car « il permet aux analystes d’interroger les effets des technologies émergentes tout en évitant de céder au déterminisme technique. » Si le déterminisme technique pose qu’une technique donnée produit (forcément) des effets donnés, l’affordance apporte de la nuance. Par exemple, le caddie n’oblige pas à acheter beaucoup de produit, il le permet seulement. A revers, il est toujours possible de faire beaucoup de courses avec un sac, ce sera juste un peu plus compliqué.

Le concept d’affordance a transité entre de multiples disciplines. Pour la sociologue, qui revient sur quelques étapes importantes qui ont marqué son évolution théorique, il a même été sur-théorisé. En 1988 par exemple, le psychologue Donald A. Norman fait entrer le concept dans le champ des interactions homme-machine, et le revisite partiellement. De son point de vue, Gibson n’a pas laissé assez de place à la perception. Il propose donc une distinction entre les affordances réelles (permises par un environnement donné), et perçue (celles que l’usager voit). Pour lui, le but du designer est de s’assurer que les affordances sont bien visibles.

En sciences de l’ingénieur, Jonathan R. A. Maier et Georges M. Fadel proposent de leur côté un design basé sur les affordances (Affordance-based design, ou ABD), qui incorpore quatre éléments basiques : les artefacts, l’utilisateur, l’environnement et le designer. Pour eux, le rôle du designer consiste à optimiser les relations entre les trois autres éléments suivant un but donné.

Un autre débat qui agite le concept interroge la primauté de l’objet ou du sujet dans l’affordance. Si pour Gibson, objets et sujets nouent une relation bidirectionnelle, Norman lui oppose qu’il ne prend pas en compte le contexte. Le Psychologue William H. Warren de son côté, avance une étude de cas originale. Il étudie les critères qui rendent un escalier plus ou moins « montable » pour différentes personnes, en quantifiant à la fois la hauteur des marches, la longueur des jambes et la hauteur des yeux. Il en déduit non seulement que cette relation est dynamique, mais que les utilisateurs ont une perception claire du degré de difficulté qu’ils auraient à monter ou non un escalier.

Jenny L. Davis convient que l’affordance fait face à plusieurs critiques, qu’elle balaie cependant. Certains opposent par exemple au concept son binarisme (soit les objets affordent, soit ils n’affordent pas), et le caractère fixe des affordances, aveugles au contexte. William H. Warren, et d’autres, ont montré au contraire son caractère dynamique. Le concept reste donc solide et même utilisé de manière croissante dans de multiples domaines.

Politique des techniques

Toujours dans un souci de pédagogie, Jenny L. Davis poursuit son traitement de l’affordance en apportant un précieux condensé des différents cadres théoriques permettant de déceler et d’expliquer la dimension politique des technologies. Elle passe ainsi en revue quelques thèses importantes, commençant par le théoricien de la communication Marshall McLuhan. L’intellectuel canadien rappelle-t-elle, a critiqué les analyses des médias se focalisant sur le contenu plutôt que sur les médias eux-mêmes. Pour McLuhan, « le medium est le message » : il convient de comprendre comment fonctionnent la radio ou la télévision pour analyser leurs effets sur la vie quotidienne et la fabrique de l’opinion. Mc Luhan avertit que si les gens ignorent ce que les médias peuvent causer comme effets, alors cela nourrit chez eux une vulnérabilité face à des mécanismes de contrôle sur lesquels ils n’ont aucun recours. Pour le théoricien, les objets ne sont pas neutres. Une arme à feu par exemple, n’est pas dangereuse que si l’on s’en sert pour tuer, contrairement à ce que laisse entendre le lobby des armes (« guns don’t kill people, people kill people »). Face à un tel énoncé écrit Davis, Mc Luhan défendrait plutôt l’idée que les armes génèrent un système de violence.

Pour les théoriciens de l’acteur réseau cependant, ces considérations sont encore très déterministes. Dans le théorème de Mc Luhan, l’agentivité des êtres humains (leur capacité à réagir) est faible, comme s’ils étaient moins puissants dans la balance que les techniques qui les entourent. Développée à partir des années 1980 par les sociologues Michel Callon, Bruno Latour et Madeleine Akrich, la théorie de l’acteur réseau avance qu’humains et objets sont tous des « actants », et qu’ils sont constitutifs d’un même réseau de choses et de vivants. Dans une classe par exemple, les bureaux, le professeur, les ordinateurs, la poussière et le contrôle de la température forment l’expérience de la classe. S’il y a trop de poussière, alors cette expérience se dégrade pour le professeur, les élèves et les ordinateurs.

Bien qu’utile pour saisir les relations entre actants humains et non humains de façon non déterministe, écrit Davis, la théorie de l’acteur-réseau a aussi été critiquée car elle tendait à placer tous les actants sur un pied d’égalité, sans envisager les asymétries de pouvoir entre eux. Dans son article Technology as Materialized Action and Its Ambivalences par exemple, le psychologue Ernst Schraube explique que la théorie de l’acteur réseau rate une chose importante : les objets, contrairement aux humains, n’ont pas de volonté. Dès lors, les objets ne sont pas réellement actants.

Aussi, la sociologue termine en évoquant quelques théories supplémentaires. La politique des artefacts d’abord, de Langdon Winner. Dans son article précédemment cité, le politiste explique que les ponts de l’urbaniste Robert Moses étaient construits si bas qu’ils empêchaient le passage d’autobus, des moyens de transport principalement utilisés par les populations noires, les empêchant ainsi d’accéder aux plages de Long Island. Davis rappelle tout de même que l’intention initiale de l’urbaniste fait l’objet de nombreux débats académiques : pour Joerges Bernward par exemple, les ponts étaient bas pour d’autres raisons (économiques notamment), et aussi pour éviter le transport de marchandises, ce qui était déjà un standard sur la plupart des routes à l’époque.

La question de savoir dans quelle mesure des effets négatifs incorporés dans une technologie sont intentionnels reste donc souvent complexe. Même si dans certains cas, il est clair que les choix de design matérialisent explicitement les asymétries de pouvoir et les discriminations qui en découlent. Selena Savic et Gordan Savicic parlent alors de « design hostile » (unpleasant design) comme par exemples les bancs auxquels on ajoute des accoudoirs pour éviter que des SDF ne s’y installent. Pour le philosophe Peter-Paul Verbeek (@ppverbeek), les designers « matérialisent la morale » dans des objets, et ce de manière plus ou moins consciente. Corollaire, les technologies sont « la morale par d’autres moyens ».

De ce passage en revue non exhaustif, Jenny L. Davis tire plusieurs conclusions. D’abord, les « effets » des technologies peuvent parfois être anticipés, mais ne sont jamais complètement prédictibles. D’autre part, les objets affordent mais ne déterminent pas les usages. Pour la chercheuse, nous devons à présent nous donner une grille d’analyse afin non pas de comprendre ce que les technologies nous font, mais comment elles le font. Elle propose à cet effet un outil analytique : The mechanisms and condition framework.

Les mécanismes de l’affordance

Après avoir soigneusement tenu en haleine et préparé le lecteur pendant trois chapitres, Jenny L. Davis entre dans le vif du sujet. Comment les technologies affordent-elles ? Pour approcher la question, la sociologue relate une remarque d’un de ses étudiants : quelle est la différence entre une clôture faite avec une corde, avec du bois, et une clôture électrique ? Les étudiants phosphorent puis la sociologue tranche avec eux : « La corde demande, le bois affirme, l’électricité insiste » (« The rope asks, the wood tells, and the electricity insists »). Nous savions que l’affordance n’était certainement pas binaire, nous apprenons à présent qu’elle suit une gradation. Davis propose ainsi plusieurs catégories décrivant les affordances du point de vue de leur nature et de leur intensité : requérir, demander, encourager, décourager, refuser, permettre. Elle prévient : ce découpage est arbitraire, il pourrait y avoir plus, ou moins de termes. Il a néanmoins le mérite de demeurer souple. Penchons-nous sur les catégories :

Requête (request) :

La requête indique une préférence pour une action parmi plusieurs disponibles. La barrière faite de corde par exemple, est une requête. On peut toujours passer en dessous, ou au dessus. Elle ne force pas les gens à s’arrêter. Bien sûr tout dépend de la corde : si c’est un cordon policier (avec une inscription dessus), alors la corde se dote d’une légitimité institutionnelle qui renforce le poids de la requête.

Demande (demand) :

La demande quant à elle, rend une action inévitable, et les autres actions peu plausibles. Elle exerce une force plus intense. Plutôt que d’affirmer « faites ceci s’il vous plaît », la demande dit « vous ferez ceci et vous ne ferez pas cela ». Une barrière électrique demande à ce qu’on reste d’un côté de la barrière. Un paywall demande à ce qu’on paie pour accéder à un contenu. Sur Facebook, il est par exemple demandé à ce que l’utilisateur spécifie un genre. Même si de nombreuses options sont disponibles (ce qui n’était pas le cas autrefois), il faut toujours choisir dans une liste. Par conséquent, l’utilisateur ne peut pas spécifier lui-même son genre dans un champ libre.

Encouragement (encourage) :

Quand une technologie encourage, elle rend une ou plusieurs actions disponibles, faciles à exécuter, voire attirantes. Une caméra frontale sur un smartphone par exemple, encourage la prise de selfies par l’utilisateur. Facebook encourage le fait de taguer ses amis dans les photos. Mais Facebook encourage aussi, pour d’autres publics, le micro-ciblage publicitaire.

Découragement (discourage) :

Les technologies découragent quand elles érigent des barrières pour certaines actions. L’action en question peut rester disponible, mais plus difficile à utiliser. Cela peut-être intentionnel de la part du concepteur, ou non intentionnel. Sur Twitter par exemple, il n’est pas permis d’écrire plus de 280 caractères dans un message. Cependant, les utilisateurs peuvent passer outre cette règle grâce aux thread (« enfilades » de tweets qui se succèdent).

Refus (refuse) : 

Les objets refusent lorsqu’ils rendent certaines actions complètement indisponibles. On ne se rend pas sur internet avec un Nokia 3310. Sur Facebook, il est impossible de trier ses amis comme on le souhaite, ce qui était possible sur MySpace. Les ponts de Robert Moses cités plus haut sont du point de vue de Davis plus proche du découragement que du refus, dans le sens où ils n’interdisent pas complètement le passage vers Long Island, d’autres routes étant disponibles.

Permission (allow) :

Une technologie qui « permet » autorise un certain nombre d’actions, mais sans effectuer aucune pression dans un sens ou un autre. La permission est une fourche sur un chemin. Ainsi, les lampes à luminosité réglable sont dans la permission. Certaines plateformes en ligne permettent à l’utilisateur de choisir un pseudonyme, d’autres exigent un vrai nom. Mais, prévient la sociologue « le fait que la permission est neutre ne signifie pas qu’elle est apolitique » car, rappelle-t-elle de nouveau, par défaut, les technologies tendent à reproduire les relations de pouvoir et les privilèges existants. Par exemple, Facebook permet le ciblage d’utilisateurs selon certains critères comme « nationalistes blancs » ou « Jew haters », et donc de promouvoir du contenu antisémite. Pour Davis : « concevoir des algorithmes qui permettent le ciblage vers n’importe quel type d’audience et n’importe quel agenda est l’expression d’une décision politique, puisque cela exclut une autre option qui refuse le racisme et l’expression de la haine », et d’ajouter « ces entreprises déclarent combattre en faveur de l’inclusion et de l’égalité, mais ces valeurs ne sont pas encodées dans leurs architectures ».

Davis précise également que ces catégories ne s’excluent pas nécessairement. Une requête peut être un encouragement. Et une demande corrélée à un refus. Elle cite à cet effet les travaux de Virginia Eubanks (@poptechworks), dans son ouvrage Automating Inequality: How High-Tech Tools Profile, Police, and Punish the Poor (Automatiser les inégalités : comment les outils high-tech profilent, policent et punissent les pauvres). Eubanks y dénonce l’automatisation de différents programmes sociaux et de distribution d’allocations aux Etats-Unis. Elle explique par exemple que le fonctionnement des outils de prédiction des risques de maltraitance envers les enfants sont basés sur plusieurs critères et notamment le fait que les familles sont déjà ou non surveillées par les services sociaux… Or non seulement les systèmes incitent à surveiller encore plus ceux qui le sont déjà, mais ratent souvent leurs cibles en surveillant les personnes les plus pauvres et donc victimes de cette pauvreté (victimes aussi de l’habitat indigne, des difficulté à se soigner, etc.). Or la pauvreté n’est pas synonyme de violences physiques ou de maltraitance sur les enfants, même si les enfants en souffrent indirectement. Pour la sociologue, ces systèmes affordent de différentes manière : ils refusent le droit à la vie privée (les familles doivent se soumettre à la surveillance pour bénéficier de certaines aides), et ils demandent d’accepter la surveillance, une surveillance qui avant ces outils était seulement requise.

Des conditions de l’affordance

Les affordances ne sont pas binaires mais graduelles, et ces gradations peuvent être qualifiées. Cependant, il reste à tenir compte du fait que les affordances varient aussi en fonction des personnes et des circonstances. C’est ce qui pousse Davis à non seulement s’intéresser aux objets, mais à ceux qui les utilisent et aux asymétries qu’ils entretiennent avec ces derniers, et entre eux-mêmes. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de savoir comment les objets affordent, mais aussi vis-à-vis de qui et dans quel contexte. Depuis cette perspective, les affordances montrent à quel point elles s’enchevêtrent avec les conditions et structures sociales. Jenny L. Davis dresse trois ensembles à même d’analyser ces enchevêtrements : la perception, la dextérité et la légitimité institutionnelle et culturelle.

La perception :

Le perception d’une affordance n’est pas forcément acquise pour tous les publics. Si une fonction n’est pas identifiable par certains, alors c’est comme si elle n’existait tout simplement pas pour eux. Par ailleurs, il est toujours possible de reconnaître une nouvelle fonction à un objet : en l’absence de verre à vin, on peut boire du vin dans un verre mesureur.

Sur les réseaux sociaux, la manière dont les algorithmes traitent et trient l’information n’est pas identifiée par la plupart des utilisateurs. Pour eux, les réseaux sociaux deviennent alors des mélanges de découragements et de refus bien balisés. Toute pensée critique sur la manière avec laquelle s’affiche l’information est évacuée. Cependant, les plus lettrés numériquement sauront eux, identifier le fonctionnement de ces système, et lorsque c’est possible, modifier quelques paramètres afin de regagner un peu de maîtrise. En un mot : les objets n’affordent pas du tout uniformément sur les humains !

La dextérité :

La dextérité désigne la capacité d’un sujet à enclencher une fonction, à utiliser un objet. Davis rappelle que les variations de dextérité et leurs liens avec les affordances sont des éléments centraux des études sur le handicap, et de l’activisme lié au handicap. Si l’on peut convenir que l’escalier produit certaines affordances (avec un certain dynamisme), et suggère le fait de monter les marches, cela est vrai tant qu’on en est physiquement capable. Si l’on est paralysé, qu’on souffre d’arthrite ou de tout autre problème physique, alors les escaliers ne sont plus une permission ou un encouragement : ils découragent, voire refusent la montée. La conception des technologies est bien souvent dominée par un paradigme validiste auquel ces choses échappent.

La légitimité institutionnelle et culturelle :

Quand bien même les objets affordent, et quand bien même la perception de ces affordances est établie, rien ne dit que l’utilisateur passe à l’action car la mise en fonctionnement d’un objet peut-être régulée par d’autres moyens, et soumise à des normes ou à des positions statutaires au sein de la société. Ainsi, la chercheuse explique que lorsqu’elle habitait chez ses parents, elle-même et sa sœur n’avaient pas le droit de régler le thermostat : ce rôle incombait aux parents. Aussi, la force exercée par une technologie est inextricable de la position sociale du sujet. On peut tout à fait être capable de faire quelque chose mais de ne pas le faire par convention : une jeune hacker par exemple, hacker pourrait savoir comment accéder aux serveurs de l’école et changer ses notes, mais ne le ferait pas par peur d’être exclu de l’établissement.

Naturellement, si les normes évoluent, alors les pratiques peuvent changer. C’est tout l’intérêt de comprendre l’affordance comme une relation entre plusieurs éléments, humains, technologiques, et entre les technologies elles-mêmes. Ainsi, un site internet indisponible pour des personnes non voyantes peut passer du statut « refus » au statut « permission », voire « encouragement », si on lui adjoint une technologie capable de lire le texte à l’écran.

Vers des technologies mieux-affordantes ?

En dernière partie d’ouvrage, Jenny L. Davis passe en revue un certain nombre de méthodes d’analyse critique des affordances. Celles-ci ont en commun plusieurs paramètres : elles remettent au centre du questionnement le politique, elles amplifient les voix des populations marginalisées, adressent les problèmes avec un filtre social tout en tenant compte de la variété des représentations et réponses possibles. La sociologue insiste : toutes les méthodes prétendument neutres politiquement sont inadaptées pour résoudre les problèmes et asymétries décrites tout au long du livre

La première approche qu’elle évoque « critical technocultural discourse analysis » (analyse critique du discours technoculturel) est introduite par André L. Brock (professeur associé à Georgia tech et auteur de Distributed blackness: african american cybercultures (NYU Press). Partant du principe que les technologies numériques ne sont pas neutres, il propose d’investiguer le faisceau de problématiques qu’elles posent : racisme, sexisme, classisme… problématiques qui sont autant de phénomènes entrelacés dans leur fonctionnement même.

Une autre approche dite « Walkthrough method » permet d’analyser logiciels et applications. La méthode, qui fait la synthèse entre les théories critiques des technologies et les études culturelles, interroge des applications dans le but de déterminer de quelle façon des publics en dehors des normes les vivent. La méthode fonctionne par entretiens et étudie trois étapes en particulier : l’entrée dans un service, son usage, et la sortie du service. Dans un registre similaire, l’App Feature Analysis, proposée par Amy Hasinoff et Rena Bivens (son site) étudie les idéologies contenues dans le design. Dans un article de recherche, Baking Gender Into Social Media Design: How Platforms Shape Categories for Users and Advertisers, Bivens et Hasinoff ont étudié 215 applications mobiles dite « anti-viol », censée atténuer les violences sexuelles à travers différents procédés. Pour chacun des applications, elles ont identifié des fonctions, des actions possibles, les stratégies mises en place pour prévenir la violence. Leur analyse arrive à la conclusion décourageante que la plupart de ces applications renforcent la culpabilité assignée à la victime, et perpétuent le mythe suivant lequel les agresseurs sont la plupart du temps des inconnus.

Jenny L. Davis s’attarde également sur les méthodes dites de « value reflection », qui ont pour objet d’intégrer des considérations sur les valeurs dans les processus de design. Ces approches permettent notamment de découvrir ce qui est susceptible de nuire à quelqu’un, et si oui à qui dans un contexte donné. Ethical OS, dont j’avais parlé il y a quelques années, entre dans cette catégorie, tout comme le design systémique, ou le value sensitive design (VSD), et bien sûr la notion de « conception juste » qui offre une critique intéressante de la notion d’affordance, regrettant son incapacité à saisir les inégalités de perception, un déficit que Davis tente par son ouvrage de résorber.

Enfin, la sociologue s’attarde un moment sur le design contradictoire (adversarial design), que propose le designer Carl Di Salvo. Il étudie de son côté comment certaines technologies permettent à la fois de déceler les hégémonies à l’oeuvre et de provoquer des débats politiques à propos de celles-ci. Di Salvo prend comme exemple le « CCD-me-not Umbrella », un parapluie pourvu de lampes LEDs infrarouges visibles seulement des caméras de vidéosurveillance. Le dispositif lève le voile sur l’existence de cette surveillance massive tout en y résistant, à l’échelle d’un individu au moins.

***

Pour Davis, l’étude des mécanismes de l’affordance n’a de sens que lorsqu’on la croise avec ces techniques de révélation des hégémonies, voire de résistance active contre leur existence même. J’ajouterais que ces analyses méritent aussi de porter une attention toute particulière aux mouvements de contestation dans la « tech », à propos de questions aussi diverses que sa militarisation ou encore le racisme endémique qui subsiste dans ce secteur, notamment aux Etats-Unis. Ces contestations sont elles-mêmes inséparables de la réception que la société et les entreprises leur offre, qu’il s’agisse de mouvements citoyens ou de lanceurs d’alerte isolés : les uns et les autres sont bien souvent réduits au silence.

Le livre de Davis reste très utile pour penser les technologies, leurs conditions de production et leurs effets sur différents publics. La chercheuse rappelle à sa manière que la technologie est politique, et surtout comment elle l’est, ce qui n’est pas une mince affaire. Il faudra compléter son effort de plusieurs réflexions à mon avis : une première concerne les modalités de financement des technologies, qui déterminent largement la manière dont certains publics sont sollicités ou non, à quelle fin et selon quel modèle économique. Si Facebook décidait demain de se prêter au jeu et de se convertir à un design plus juste, alors à qui ce changement devrait-il appartenir ? Si co-production il y a, alors comment répartir la valeur ? Et le corolaire de cette question : faut-il activement débattre des « biais » de ces plateformes et les inciter à changer, ce qui au demeurant leur assure une certaine longévité tout en « travaillant » indirectement pour elles, ou bien appeler tout bonnement à leur boycott ?

Irénée Régnauld (@maisouvaleweb), 
Pour lire mon livre c’est par là, et pour me soutenir, par ici.

S’abonner
Notifier de
guest
2 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments
Clément Mabi
Clément Mabi
1 mois il y a

merci pour ton papier qui donne très envie de lire le bouquin, vraiment. Sur un sujet proche, j’avais commis un petit article sur les affordances démocratiques du numérique. Ce n’est pas en accès libre mais je peux envoyer l’article sur demande : https://books.openedition.org/pressesenssib/11183?lang=fr