De l’extinction des objets techniques

Que nous disent les objets disparus du monde dans lequel nous vivons ? Dans un passionnant article sur Places, Barbara Penner et Adrian Forty, professeurs d’architecture à la Bartlett School, UCL, s’interrogent sur les processus par lesquels certaines technologies sont amenées à disparaitre ou à s’éteindre. Faut-il d’ailleurs, parler « d’extinction », un terme emprunté aux théories de la sélection naturelle… et qui laisse penser que les techniques évolueraient à la manière des êtres vivants ? Comme nous l’expliquent les chercheurs, les techniques ne progressent pas ainsi, et ne s’éteignent jamais vraiment : même dépassées, elles nous racontent d’anciens choix et non choix, tout en continuant à marquer le présent.

Naissance du darwinisme technique

Le monde est truffé d’objets disparus qui parfois eurent leurs heures de gloire, avant de s’effacer. On les désigne alors en parlant d’obsolescence ou d’extinction, comme si tout objet sorti de la circulation avait subi une forme de sélection naturelle, jusqu’à se faire remplacer par un autre objet plus performant, mieux adapté. Cette lecture évolutionniste – darwinienne – du progrès technique charrie une idée : la technique irait nécessairement vers plus de perfection : « dans ce modèle, le design (des objets), comme la nature, est une machine à optimiser et à aller de l’avant » écrivent les auteurs. Dit autrement, les meilleurs objets subsisteraient, les moins pratiques non. 

Cette lecture des modalités de sélection des techniques, tournée vers le futur, affecte notre capacité à comprendre les raisons pour lesquelles une technique n’a justement pas été sélectionnée. Tout objet contient une projection du futur, une anticipation sur des manières d’être relié au monde. Tout objet abandonné est donc une route qui n’a pas été prise, un futur possible laissé de côté, et ce pour des raisons en réalité très diverses. Et s’y intéresser est crucial, car les récits technologiques du présent sont si centrés sur l’innovation qu’ils ne prêtent pas attention à toutes ces voies non prises qui pourtant, sont si riches d’enseignements. Ces mêmes récits adulent la nouveauté et négligent les conflits, les accidents, les destructions et les mauvais fonctionnements qui sont pourtant constitutifs du processus de modernisation industrielle.

En 1859 par exemple, alors que Darwin publie L’origine des espèces, huit ans avant l’exposition universelle de Londres, les dessous de l’industrie sont déjà bien identifiés. Il est déjà évident que les prouesses techniques de l’époque produisent de considérables dégâts sociaux et environnementaux. Les usines et les phénomènes d’urbanisation génèrent des nuisances visibles et perceptibles dans les rues des grandes villes. Or, invoquer Darwin, comme l’écrit l’historien Lewis Mumford dans Techniques et civilisations (1934) permet alors de justifier ces nuisance : « la fonction de la théorie évolutionniste appliquée à la société industrielle ne consiste pas à expliquer le changement technique, mais à normaliser les inégalités produites par le capitalisme ». Mais comme ces évolutions techniques apportent également d’indéniables bienfaits, les résistances qui s’y opposent sont présentées comme des hérésies.

Illégitimes résistances contre le progrès 

Ainsi le philosophe Denis Diderot, persuadé que les inventions mécaniques impliquaient le bien-être général, restait sceptique devant ceux qui s’opposaient aux progrès et qui selon lui, refusaient de se fier au pouvoir de leur propre esprit – pouvoir de créer ces machines qui allaient nécessairement les rendre plus heureux, eux et leurs enfants. Et cela quand bien même la foi dans le progrès et l’âge de la vapeur allait rendre obsolète de nombreux savoir-faire, du tissage à la fabrication de savon. Pour Barbara Penner et Adrian Forty, au mitan du dix-neuvième siècle, l’ingénierie de l’époque victorienne (ce que le philosophe appelle « les arts mécaniques ») dépeint le progrès technologique comme « une force autonome, irrésistible et positive ».

Dans son ouvrage Mechanization takes command (1948), l’historien Sigfried Gidion revient à cette définition darwinienne du progrès technique. Il cite comme exemple le lavabo qui progressivement, perd ses ornements au profit de matériaux rendus disponibles en masse par l’industrie : l’émail et la faïence. Ainsi explique-t-il, le lavabo finit par atteindre sa « forme naturelle ». Pour Gidion, l’industrie est donc comparable à un processus naturel, fruit de choix impersonnels et aussi anonymes que l’histoire elle-même. 

L’idée d’un progrès technique « naturel » ne convainc évidemment pas tout le monde. Alors que l’Occident entre dans la consommation de masse, dans le premier tiers du XXe siècle et au lendemain de la seconde guerre mondiale, de nombreux mouvements contre-culturels amorcent une critique à la fois sociale et écologique des modes de production capitalistes. C’est à cette époque que l’on voit apparaître des mouvements comme celui des « technologies appropriées », souvent attribués à l’économiste .F. Schumacher et son ouvrage Small is Beautiful publié en 1973. Les technologies appropriées prennent le contre-pied de l’industrie : elles sont décentralisés, à forte utilisation de main-d’œuvre, économes en énergie, respectueuses de l’environnement et localement contrôlées. Les technologies appropriées restent cependant pleines de lacunes. Comme l’énoncent Jackie Brown and Philippe Mesly dans Real Life, elles conservent implicitement le biais de la supériorité occidentale, passent outre les raisons pour lesquelles des technologies sont utiles en première instance… C’est pourquoi ils s’interrogent sur l’intérêt d’ouvrir les questions sociales à partir des questions technologiques : « les technologies appropriées sans lunettes politiques peuvent aussi juste conduire à une autre forme de solutionnisme technocratique ». 

En tout état de cause, ce mouvement des technologies appropriées, malgré ses défauts, vient tout de même remettre en cause les présupposés évolutionnistes du progrès technique. Barbara Penner et Adrian Forty citent également les théoriciens de l’acteur réseau qui de leur côté, abordent les interconnexion ignorées, entre humains et non humains, pourtant consubstantielles aux processus d’innovation. En un mot : ils démontrent que le darwinisme technique a été – en théorie au moins – largement contesté, tant par la pratique que dans le monde des idées.

Il est ardu de trouver des technologies qui se sont vraiment éteintes

Malgré cela, force est de constater que ces théories évolutionnistes persistent. A l’heure de l’intelligence artificielle et des robots, « nous vivons dans un monde d’upgrades continuels ». Les auteurs avancent une explication à cette endurance : la manière dont les brevets sont enregistrés. Ceux-ci doivent faire mention d’un état antérieur de la technique (« prior art »), renforçant ainsi l’idée d’une chaîne de l’innovation continuelle et graduelle.

Dans son ouvrage The Shock of the Old : Technology and Global History since 1900 (Oxford University Press, 2006) l’historien David Egerton démolit ce récit d’une innovation linéaire. Pour ce faire, il invite à repenser les chronologies technologiques en se plaçant non du côté des objets, mais de leurs utilisateurs. Aussi, sa liste des « innovations les plus importantes » a peu en commun avec ce qui est couramment présenté dans la presse « tech » (les nombreux articles à propos des « 10 technologies ayant changé le monde », comme ici, ou font la part belle à la Blockchain ou aux assistants vocaux). L’historien de son côté, évoque plutôt le préservatif, le rouet, la tronçonneuse, le pousse-pousse ou la liquéfaction du charbon – on pourrait ajouter la machine à laver, a divisé par 6 ou presque le temps nécessaire pour laver 17 kg de linge (sans pour autant redistribuer les tâches entre hommes et femmes). 

Edgerton ajoute que souvent, d’anciennes technologies « survivent » car elles restent disponibles à de nombreux endroits pour des prix bas, et sont faciles à opérer. En fait, il est ardu de trouver des technologies qui se sont vraiment complètement éteintes. On en retrouve bien plusieurs centaines dans le Dead Media Project de Bruce Sterling (une compilation de technologies de communication obsolètes et oubliées) parfois présenté comme « un livre relatant les échecs des médias, parlant des médias effondrés, des médias étranglés » alimenté par des volontaires appelés « nécronautes », mais cela ne saurait complètement nous convaincre. Car dans de nombreux cas, les technologies et innovations disparues sont en fait « dormantes », elles attendent d’être réveillées à la faveur d’évolutions sociales (comme le QR code avec la Covid-19).

D’autres technologies subsistent sous forme skeumorphique : comme les icônes « dossier » ou « mail » des ordinateurs (et dans les mails, le champ « CC », référence au papier carbone), ou le pictogramme en forme de disquette des traitements de texte pour la fonction d’enregistrement. Anecdotiquement, 2019, un japonais se demandait sur Twitter pourquoi la fonction « sauvegarde » d’Excel était symbolisée par un « distributeur automatique » (le distributeur automatique étant en réalité une disquette, un objet que l’auteur du Tweet ne connaissait pas – grand bien lui fasse). Le problème de ces icônes « qui vieillissent » n’est pas nouveau, et a conduit notamment la suite LibreOffice à ne plus utiliser la disquette pour suggérer l’enregistrement d’un document.

Dans un autre registre, explique Edgerton, les technologies perdurent en ce qu’elles modifient l’environnement. L’atmosphère contient les traces et les marques de leurs passages. D’autres objets sont conservés au titre de pièces de collection, et finalement assez peu d’entre eux disparaissent à cause d’événements catastrophiques (à la manière du Concorde qui certes s’est écrasé, mais demeurait pour l’historien Jean-Baptiste Fressoz un un « désastre économique annoncé »). 

Quand les objets s’éteignent (vraiment) 

Plus qu’elles ne sont brutalement mises hors service, les innovations sont « remplacées » par d’autres objets supposément plus performants. Mais cette notion de remplacement n’est pas tout à fait exacte : bien souvent, un nouvel objet ne fait pas que remplacer un ancien, il apporte des fonctions supplémentaires, répond différemment à d’anciens besoins. Ainsi en va-t-il du smartphone qui « remplace » le Polaroïd… ou de la mise au rebut du « clapper » (un système d’allumage des lumières par claquements dans les mains), « remplacé » par Siri ou Alexa – des systèmes qui permettent mille autres usages.

En outre, ces abandons progressifs ne signent pas seulement la disparition relative d’objets : ils bousculent leurs équilibres humains, les réseaux de compétences et d’habitudes qui y étaient liés. Quand un objet disparaît, c’est possiblement un secteur qui est sommé de se reconfigurer, avec plus ou moins de violence sociale. Cela contribue à expliquer pourquoi certaines innovations sont parfois mal vécues, voire rejetées, et c’est pourquoi « certains designers industriels insistent pour que les nouveaux produits soient infusés d’éléments d’anciens produits pour être acceptés ». Ainsi, la fin de la VHS, des appareils photo argentiques ou des Google glass témoignent de cette complexité : ces objets n’ont en réalité pas complètement disparu. Les appareils photo argentiques anciens ou restaurés se vendent bien, les magnétoscopes également. Ces vieux objets nous rendent même nostalgiques, ou « technostalgiques » : ils déclenchent des phénomènes de réminiscence, nous ramènent à un passé authentique, sympathique. Il n’est pas exclu que ces certains d’entre eux reviennent sous d’autres formes, tout comme il n’est pas exclu que d’autres innovations « en avance » sur leur temps (comme les puces sous-cutanées par exemple, faute d’infrastructures pouvant les supporter) finissent par s’infiltrer dans nos vies.

Comme vu précédemment avec le skeumorphisme, en matière technologique, « l’ancien » et le « nouveau » ne sont d’ailleurs pas nécessairement des notions pertinentes. Si les auteurs citent un certain nombre de techniques abandonnées (comme le Mur Trombe, un système de chauffage solaire passif marginalisé par le photovoltaïque, ou , la « ConvAirCar », une voiture volante pourtant conçue de manière à ressembler à une voiture classique), les techniques évoluent en réalité suivant des temporalités irrégulières, remettant en cause l’idée même d’une accélération homogène et linéaire.

L’histoire de l’énergie par exemple, regorge de techniques oubliées, comme le démontrent Eric Dussert, Cédric Carles, Thomas Ortiz et dans leur ouvrage Rétrofutur, une contre-histoire des innovations énergétiques (Buchet Chastel, 2018). Les auteurs y exhument de nombreuses innovations des temps anciens, des semelles chauffantes aux chauffe-eau solaires (vendus par milliers dans les années 1950 aux USA). Ils y montrent aussi comment certaines technologies sont remises au goût du jour suivant un schéma temporel irrégulier : ainsi les moteurs à hydrogène (imaginés en 1804) reviennent à la mode en ce début de XXIe siècle, tout comme les moulins à vent, réapparus sous forme d’éoliennes.

Les véritables coupures dans l’innovation, expliquent Barbara Penner et Adrian Forty, sont en fait souvent liées à des interventions politiques ou légales. Celles-ci conduisent parfois à l’éradication pure et simple d’un objet, ou à la limitation de son champ d’application. Il peut également s’agir de promouvoir une technologie plutôt qu’une autre. Les raisons de ces choix peuvent être politiques, morales, environnementales, économiques, et surtout sociales… Les auteurs omettent peut-être de dire que si les gouvernements agissent, c’est souvent pour répondre aux pressions populaires et aux mouvements sociaux…

Le cas de l’appropriation des armes de style européen – et notamment les armes à feu, comme le pistolet – par le Japon est à ce titre éclairant. Comme l’explique l’historienne Susan Lindee, certains de ces objets furent introduits dans l’armée en 1543, puis bannis de l’arsenal militaire à la fin du XVIe siècle. Dans son livre Giving up the gun, Noel Perrin donne les raisons de cet abandon : leur coût social est trop élevé. Ces armes ne correspondent pas aux objectifs de l’Etat ni à l’ordre social souhaité. Dès lors, rapporte Susan Lindee : « l’élimination du pistolet s’inscrivait dans l’idée plus large de se débarrasser des technologies et des idées étrangères (comme par exemple le christianisme) ».

Barbara Penner et Adrian Forty citent également les cendriers publics (retirés pour des raisons de santé), ou des lampes à incandescence, (progressivement abandonnées pour des raisons économiques et écologiques). On pourrait également mentionner l’arrêt des mines anti-personnel (signé par 133 pays en 1992). Plus récemment l’interdiction des cryptomonnaies en Chine (au profit d’un Yuan digital), ou encore la limitation légale du temps pouvant être passé sur le réseau social TikTok témoignent de la capacité d’une puissance publique à poser des limites à certaines innovations. Enfin, il y a les objets qui posent des problèmes de sécurité, comme les voitures à trois roues pour les personnes handicapées, officiellement interdites en 2003…

Lorsque des aménagements ou interdictions proviennent de la législation expliquent Barbara Penner et Adrian Forty, alors ils se justifient a posteriori au nom du bien commun et ces mêmes interdictions deviennent alors source de progrès. A la fin des fins, terminent les auteurs : « chaque objet qui s’éteint incarne une vision du futur, une vision qui, même lorsque l’objet a disparu, reste disponible de multiples façons. » De quoi remettre en question l’idée d’une évolution technologique unidirectionnelle : les technologies du futur sont peut-être celles du passé.

Irénée Régnauld (@maisouvaleweb)

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