La technologisation de la vie et ses conséquences sur les biens communs (Université du Bien Commun)

Peut-on réconcilier technosciences et démocratie ? La question était posée ce samedi par l’Université du Bien Commun. Le point de départ de cette discussion : le divorce entre citoyens et scientifiques est consommé mais le consentement n’a pas vraiment été mutuel. Preuve en est avec ce grand paradoxe de la modernité : à l’heure où l’activité humaine modifie dangereusement les écosystèmes (on parle d’ « anthropocène »), il semblerait que la « technologisation » de l’existence suive une courbe exponentielle… alimentant le dérèglement climatique. Pour les intervenants Florence Piron, professeure à l’Université Laval (Canada) et Jacques Testart, biologiste, « critique de sciences », il est grand temps de redonner sa place au citoyen dans le choix des programmes de recherche en vue de protéger les biens communs. L’enjeu : plier la technoscience aux décisions citoyennes plutôt qu’au développement technologique dans sa course effrénée contre lui-même. Retour sur cette demie-journée animée par Anthony Laurent et  Edouard V. Piely, journalistes chez Science critiques.

Un regard militant : des technosciences au système technicien

Les présupposés qui permettent de démarrer cette grande discussion autour de la possible re-démocratisation des technosciences demandent à être éclaircis. Pour commencer, on parle de « technoscience » pour définir le complexe techno-scientifique, définition un peu tautologique certes, qui décrit l’état des sciences et des techniques depuis la révolution industrielle (1). C’est un vocabulaire plutôt militant, le langage commun s’arrête souvent à STI (science-technique-industrie) ou encore à R&D.

C’est le point de départ des journalistes de Sciences Critiques qui dans leur introduction, rappellent les fondamentaux théoriques des courants dits « technocritiques ». Pour Anthony Laurent, les quatre défis majeurs que posent les technosciences sont environnementaux, sanitaires, socio-politiques et anthropologiques. Si les dégâts environnementaux des industries modernes sont attestés, les effets psychologiques, sociaux et cognitifs des nouvelles technologies font encore l’objet de débats : « le lien social est une donnée plus abstraite que l’environnement ou l’alimentation ». Le discours est alarmiste à dessein prévient Anthony Laurent avant de rappeler que nos civilisations sont malades du progrès : cancers, maladies cardio-vasculaires, engourdissement des sens et baisse de l’estime de soi sont le lot de la technologisation de la vie. La grande promesse technologique ne tiendrait pas ses promesses. Pourquoi alors, l’homme poursuit-il ce rêve fuyant ? Pour Edouard V. Piely, la folie technoscientifique est à mettre sur le compte de trois péchés capitaux : les premier est idéologique, c’est le le fameux « culte du progrès », le deuxième est structurel : les technosciences s’auto-alimentent en dehors du contrôle humain, c’est le fameux « système technicien » tel que théorisé par Jacques Ellul. Enfin, le troisième est existentiel : la volonté de puissance exacerbée avance main dans la main avec la négation des limites naturelles de la planète. Un tableau bien sombre que les deux journalistes dressent pour introduire leurs invités. Une piste de sortie peut-être : l’usage de la raison critique et de la sensibilité… est-ce suffisant pour réintroduire une réelle visée démocratique à la technoscience ? Réponse avec Florence Piron, professeure à l’Université Laval (Canada) et présidente de l’association « Science et Bien commun ».

Florence Piron : « le sentiment d’incompétence est le premier frein à la démocratisation de la technoscience » 

Florence Piron joue la carte du pragmatisme, loin de la pente savonneuse du militantisme technocritique, la chercheuse rappelle que ce qui freine la démocratie scientifique est avant tout le sentiment d’incompétence. « J’ai peur d’être ridicule », « je ne comprends pas les mots », « de toute façon je ne peux rien changer » sont autant de réflexes produits socialement dès l’école. Pour la chercheuse, le système d’enseignement hiérarchise les savoirs et instaure une distance entre le sachant et l’apprenant. Adulte, ce sera la blouse blanche, le jargon, l’estrade. Au passage, la science est assimilée au savoir alors qu’elle ne représente selon la chercheuse qu’une forme de savoir sous domination occidentale et masculine.

Le deuxième problème pour Florence Piron est que le cadre normatif positiviste produit une doctrine de l’irresponsabilité institutionnelle de la science. Pour appuyer ce constat, une citation de Gérard de Toulouse (2001) : « La doctrine de la neutralité morale de la science a eu pour la communauté scientifique cet avantage collatéral de la situer hors d’atteinte des critiques. La science étant déclarée pure et innocente par essence, tout le malheur éventuel vient des applications. Ainsi l’habitude sera prise de reporter la responsabilité des conséquences néfastes sur les autres (politiques, militaires, industriels. » Pour résumer, il y aurait donc deux biais majeurs de nature à affaiblir la démocratisation de la technoscience :

  • Des scientifiques et institutions qui estiment qu’ils sont apolitiques
  • Des non scientifiques qui se sentent incompétents

Pour lutter contre le sentiment d’incompétence et l’épistémologie positiviste, Florence Piron expose deux axes majeurs. Premièrement, elle s’inspire de la méthode Jacotot. Selon ce pédagogue français mort en 1840, « toutes les intelligences sont égales » et « tout homme, tout enfant, est en état de s’instruire seul et sans maître. » En un mot : en finir avec la hiérarchisation des savoirs.

Florence Piron présentation à L’Université du Bien Commun, 2018

Deuxième axe clé pour étendre la démocratisation de la technoscience : renforcer la « justice cognitive ». Par justice cognitive, Florence Piron entend « un idéal épistémologique, éthique et politique visant à l’éclosion de savoir socialement pertinents partout sur la planète et non pas seulement dans les pays du Nord, au sein d’une science pratiquant un universalisme inclusif, ouvert à tous les savoirs. » A l’origine de ce concept, l’universitaire indien Shiv Visvanathan qui plébiscite une forme de « décolonisation du savoir ». Si au premier abord, Florence Piron semble céder au sous-jacent un tant soit peu « quand on veut, on peut » de la méthode Jacotot, son discours est plus nuancé. La chercheuses entend surtout lutter contre l’injustice cognitive, c’est-à-dire « une situation, un phénomène, une politique ou une attitude qui empêche les étudiants, les citoyens, les chercheurs, de déployer le plein potentiel de leur capacité de recherche scientifique en faveur du développement durable local de leur pays. »

Pour illustrer son propos, la chercheuse présente neuf injustices cognitives vécues par les universitaires africains et haïtiens :

  1. Absence d’infrastructures de recherche dans leurs universités
  2. Barrières financières, légales dans l’accès aux publications scientifiques (surtout locales !)
  3. Accès difficile à internet et faible littératie numérique des universitaires
  4. Ignorance et mépris des savoirs locaux, socialement et culturellement pertinents
  5. Coupure entre les priorités de recherche et celles de la société et des communautés locales
  6. Le système de la science du Nord normatif, exclusif et très difficile à pénétrer (domination du positivisme)
  7. L’hégémonie des langues coloniales en sciences
  8. Pédagogie de l’humiliation encore en vigueur dans les universités
  9. Aliénation épistémique : devoir penser dans une épistémologie et des catégories de pensée post-coloniales (du Nord), privilégier les références bibliographiques du Nord, ne pas connaitre les travaux scientifiques des suds

Les nombreux projets que mène la chercheuse s’inscrivent dans cette logique de décolonisation du savoir et de mise à disposition libre et aisée des publications appropriées en vue du développement local (elle rappelle à quel point de nombreux chercheurs africains ne connaissent pas les publications scientifiques des pays limitrophes et se basent sur un savoir occidental, sans véritable raison sinon la pure et simple facilité d’accès !). Le projet SOHA (science ouverte Haïti Afrique) http://www.projetsoha.org/ fait partie des initiatives qui démocratisent le savoir local. C’est également le cas du Barefoot College (l’université aux pieds nus) https://www.barefootcollege.org/ qui forme par exemple des femmes âgées et souvent illettrées aux énergies solaires (Wikipédia parle de « révolution des mamies » ). Le point de départ est évidemment de ne pas mépriser la capacité d’apprentissage des femmes non instruites. Ce que Florence Piron appelle « empowerment » n’est donc pas – pour en revenir aux remarques précédentes – une naïve foi en la réussite spontanée de tous grâce à la volonté individuelle, mais bien une « capacitation » des individus, pour reprendre le vocabulaire d’Amartya Sen, une façon de développer des connaissances utiles à tous en valorisant toutes les formes d’intelligence et de savoir.

Cependant, si ce décentrage est de première importance, il n’en demeure pas moins que les pays du Sud seront les premières victimes du dérèglement climatique largement occasionné par les pays du Nord. Que faire alors, pour réinjecter de la démocratie dans les technosciences occidentales ? Réponses avec Jacques Testart.

Jacques Testart : « il faut légaliser les conventions citoyennes »

Jacques Testart

Jacques Testart est biologiste, critique de sciences et président d’honneur de l’association Sciences citoyennes. Connu pour ses positions contre le libéralisme économique et la dérive des technosciences, il est aussi le scientifique qui a permis la naissance du premier bébé éprouvette en France en 1982. Il est aujourd’hui très concerné par l’état piteux de la participation des citoyens à la co-construction des politiques de recherche. Pour lui : « La participation ne doit pas se réduire à l’information des citoyens. Il faut que des “gens ordinaires” soient complètement informés des enjeux des projets techniques, scientifiques, d’aménagement et d’innovation afin d’élaborer des avis indépendants des intérêts particuliers. » En d’autres termes, les citoyens doivent pouvoir peser sur les décisions de leurs représentants. Sciences Citoyennes propose à cette fin une procédure démocratique : les « conventions citoyennes ».

Comme expliqué ici ou encore , une convention citoyenne est « une méthodologie précise élaborée pour que des gens ordinaires puissent fournir des avis éclairés, permettant aux élus d’apprécier complètement une innovation avant d’en promouvoir l’usage. » En amont comme en aval des programmes de recherche, la participation des citoyens permettrait de décider ensemble du bien commun en stimulant l’intelligence collective, l’empathie, l’altruisme. L’idée est de tirer au sort une quinzaine de personnes indépendantes sur les listes électorales. Après un contrôle strict de ces personnes pour attester qu’elles ne souffrent d’aucun conflit d’intérêt et ainsi réduire au maximum la pression du lobbying, on sélectionne un échantillon représentatif auquel on soumet une controverse.

Pour « former » les citoyens à la problématique discutée, un comité de pilotage composé des personnes qui ont exprimé un point de vue argumenté sur le sujet est nommé. Ce comité est chargé de construire par consensus le programme de formation qui servira de base de discussion de la convention citoyenne. Enfin, comme expliqué sur le site de Jacques Testart : « Un facilitateur, psychosociologue engagé par le comité qui est le seul interlocuteur permanent du groupe, assure le lien entre les citoyens et le comité de pilotage, sans intervenir dans l’objet du débat. Après cette formation, les citoyens dirigeront une réunion publique afin de compléter leur savoir (ils décident alors eux-mêmes des questions à traiter et des personnes à interroger). Immédiatement après, ils délibèrent pour établir leurs recommandations, soit par consensus, soit en rédigeant des opinions dissidentes. Toute la procédure doit être filmée, à l’exception des moments de délibération, et les films sont accessibles au public. De plus, toute convention de citoyens fait l’objet d’une évaluation par deux experts désignés par le comité d’organisation. L’objectivité de la procédure est ainsi recherchée à la fois parle tirage au sort du panel, par une formation assurée hors de toute influence (anonymat des citoyens) et par le consensus obtenu sur le programme de formation. »

La procédure est exigeante : les citoyens sélectionnés doivent pouvoir consacrer trois week-ends entiers à la procédure, se voir physiquement (et pas numériquement) afin de créer de véritables liens. De manière générale, les recommandations des groupes de travail sont écrites jusqu’à tard dans la nuit du dernier week-end. Malheureusement, comme le soulignait précédemment Florence Piron, ces avis sont souvent méprisés. Pour Jacques Testart, c’est un véritable gâchis car justement, si quelque chose résulte des conventions de citoyens, c’est bien une vision du bien commun.

Pour le biologiste, la seule manière de rendre ces conventions opérantes est d’obliger les élus à les prendre en compte et s’ils les refusent, à se justifier publiquement en expliquant en quoi ils sont en désaccord avec l’avis émis par les citoyens. Jacques Testart conclut : « Il s’agit aujourd’hui de passer un cap difficile de cette utopie en faisant inscrire les CdC dans la Constitution, condition pour garantir leur prise en compte effective… Et donc de convaincre les parlementaires que face à la complexité croissante des évaluations, ils ne peuvent se suffire d’expertises incomplètes, souvent tendancieuses et peu conformes aux intérêts des populations. »

Sur le papier, le programme de Sciences Citoyennes, impeccablement démocratique, est difficilement critiquable. On y retrouve l’esprit des forums contributifs qui associent les citoyens des villes aux décisions publiques qui les concernent. Cependant, si la formule peut convenir à des politiques industrielles locales et publiques (en tout cas, de financement partiellement publics), que faire des projets privés ? Faut-il, dès lors qu’un « bien commun » est touché, faire passer les entreprises sous les fourches caudines des conventions citoyennes ? Doit-on considérer par exemple l’attention comme un bien commun (au même titre que le vivant, déjà largement breveté ?). Notre attention est une ressource non seulement limitée, mais précieuse, rappelle le philosophe Matthew B. Crawford, bien utilisée, elle est la garantie d’une société qui ne dérive pas de la démocratie vers l’aliénation. C’est donc bien la définition du « bien commun » qui est centrale et préalable aux conventions. Une fois constat établi, ce sont aussi deux conceptions du monde qui s’affrontent, l’une reposant sur la coopération et la diversité des acteurs, l’autre reposant sur des multinationales monopolistiques…

(1) J’ai trouvé – entre autres – cette note intéressante sur les technosciences https://www.cairn.info/revue-recherche-en-soins-infirmiers-2006-3-page-24.html

Les technosciences désignent « la science en action », celle qui se fait et comment elle se fait, non une construction idéalisée ou diabolisée de philosophes. Elles se caractérisent sommairement par les traits suivants :

  1. Les technosciences sont une rhétorique, une éristique même. Le vainqueur est celui qui impose ses énoncés comme vrais ou factuels, et donc sa réalité.
  2. Elles sont des entreprises complexes mobilisant en réseaux des acteurs humains divers mais également des acteurs non humains, comme des machines, des moyens de transports, des capitaux, des animaux d’expérimentation, des textes, etc. L’histoire des technosciences est, en grande partie, celle de l’extension de ces réseaux.
  3. Elles sont, de manière prépondérante, américaines et se pratiquent comme des entreprises militaires, quelquefois au sens propre du terme.

4 comments

  1. Bonjour,
    tout d’abord, un grand merci pour votre blog que j’épluche depuis une semaine avec beaucoup d’intérêt !
    Sur un thême proche de celui de cet article, j’avais lu sur le blog de Nicolas Bouleau cet article portant sur l’application des neurosciences en pédagogie (telle que défendue par Stanislas Dehaene) :
    http://www.nicolasbouleau.eu/deux-visions-des-mathematiques-saliou-toure-et-jean-pierre-changeux/
    A titre personnel, je trouve que l’exemple donné de la pédagogie de Saliou Touré particulièrement éclairant.

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    • Bonjour Frapac et merci, épluchez tant que vous voulez ! Merci aussi pour cet article vers lequel vous renvoyez, très intéressant en effet, je partage tout à fait ses inquiétudes concernant la réification de l’intelligence (qui revient à la mode avec les neurosciences, sciences cognitives puis une nouvelle passion pour les tests de QI). Il a tout à fait raison de pointer vers la néphrologie à la fin de son texte, c’est exactement ça… Un très bon bouquin de Stephen Jay Gould aborde ce sujet : La mal-mesure de l’homme. J’irai creuser Saliou Touré !

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  2. Merci pour cet article qui dit l’essentiel. Pour répondre au questionnement final, les Conventions de citoyens ne sont pas le lieu d’élaboration de la philosophie, seulement (et c’est beaucoup) celui de résolution des controverses

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    • Merci pour cette réponse. J’ai d’ailleurs eu beaucoup de peine à trouver des illustrations concrètes de conventions citoyennes ici et ailleurs. Dans vos textes, il est question du Danemark et de la France (vous avez cité une controverse sur les OGM). Auriez-vous des sources sur ces expériences pour étayer le propos ?

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