On n’arrête pas le progrès ? La démocratie à l’épreuve de la « disruption »

Emmanuel Macron l’a récemment martelé : la France doit « s’ouvrir à la disruption ». L’innovation technologique paraît plus que jamais l’horizon indépassable du progrès et le moteur de la concurrence dans une économie mondialisée. La démocratie est-elle suffisamment armée pour faire face au raz de marée des nouvelles technologies ?

Un article initialement paru dans le numéro 29 de la revue SOCIALTER

La disruption est le nouveau leitmotiv de la start-up nation. Le terme – employé six fois en vingt minutes par le président Emmanuel Macron au cours d’une interview pour Forbes parue le 1er mai 2018 ([1]) – nous vient du latin « disrumpere », littéralement, briser en morceau. La disruption est une rupture, une innovation radicale qui rebat totalement les cartes d’un marché établi. Sa recette commence à être connue : un astucieux mélange d’esprit entrepreneurial et de nouvelles technologies « de rupture ». De la même manière qu’Uber a brisé les réglementations des taxis ou que Netflix a supplanté les loueurs de DVD et les chaînes payantes aux États-Unis, on parle maintenant de « disrupter » le cerveau (pour l’« augmenter »), la relation client (pour automatiser les centres d’appel), l’immobilier, l’éducation… bref, presque tout ce sur quoi repose la vie humaine. Pour justifier ce beau programme, deux principes fort discutables sont avancés : d’une part, le progrès technique serait inévitable, linéaire, toujours pour le meilleur ; d’autre part, le progrès humain suivrait le même tracé pour le plus grand bonheur des masses. Bienvenue dans le déterminisme technologique : à l’instar de Marx qui faisait du développement des moyens de production (et de leurs rapports) le moteur de l’Histoire, les « disrupteurs » voient dans la technologie la locomotive qui tirerait la société tout entière vers un futur plus clément. En cela, la disruption répond à la théorie de la « destruction créatrice », émise par l’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950). Celui-ci affirme que l’unique moteur de la croissance économique est l’innovation, cet « ouragan perpétuel » assurant le renouvellement vertueux du système capitaliste. Cet édifice idéologique disqualifie toute critique : après tout, ne dit-on pas du progrès qu’on « ne l’arrête pas » ? Suivant cette logique, la démocratie – notre capacité à décider collectivement de notre avenir – ne peut donc pas être le moteur de l’Histoire. Tout au plus est-elle appelée à corriger les « excès » et les « effets pervers » de l’innovation.

Le progrès par l’innovation, mythe des temps modernes

N’en déplaise aux thuriféraires de la disruption, réduire le progrès humain aux seules innovations technologiques n’a rien d’une constante dans l’Histoire. En réalité, c’est même plutôt l’inverse. L’âge d’or de la Grèce antique, par exemple, fut une période de créativité intense : on y inventa les vis et les écrous, les engrenages, les poulies et les courroies ; on y théorisa la démocratie ; on y développa de grands systèmes monétaires. Ils n’en demeuraient pas moins attachés aux traditions et attentifs aux destructions que pouvait générer l’innovation. Il en va de même dans l’empire du Milieu : les Chinois sont les inventeurs de la poudre, de la boussole, de l’imprimerie, sans pour autant les diffuser dans les champs social, économique et militaire – à la différence des Occidentaux. Dans la civilisation chinoise, imprégnée de confucianisme, les sciences et techniques venaient « s’inscrire dans un univers culturel et religieux dominé par l’équilibre entre le Ciel et la Terre [sans] vision hiérarchique entre la science et la nature », rappelle l’historien François Jarrige ([2]). Dans son ouvrage Fragilité de la puissance. Se libérer de l’emprise technologique (Fayard, 2003), le sociologue Alain Gras répertorie les nombreuses civilisations qui, des Indiens d’Amérique aux populations précolombiennes, préférèrent la stabilité sociale à la quête d’efficacité – ce qui ne les empêchait pas de faire preuve d’une grande inventivité technique. Or la disruption part du présupposé inverse : elle postule que tout changement est positif et que toute technique, une fois inventée, se diffuse naturellement dans la société et la transforme.

Délibérer ou juste accepter ?

Plus récemment, des dispositifs démocratiques sont intervenus à de nombreuses reprises dans la régulation des progrès scientifiques et techniques – pas toujours avec les succès escomptés. La sociologue Sara Angeli Aguiton, auteure de La Démocratie des chimères. Gouverner la biologie synthétique (Le Bord de l’eau, 2018), rapporte que les années 1990 ont connu un certain essor de tels dispositifs démocratiques, à mettre sur le compte de conflits sociaux impliquant le vivant (organismes génétiquement modifiés – OGM) et l’énergie (nucléaire). La chercheuse précise que ces conflits prenaient différentes formes : pétitions, fauchages de champs et autres actions coup de poing menées par Greenpeace, par exemple, pour dénoncer les risques sanitaires inhérents à ces projets technoscientifiques. Malheureusement, les tentatives démocratiques mises en place pour apaiser ces contestations furent peu concluantes et eurent moins pour but d’amener les citoyens à participer à une prise de décision qu’à générer de l’acceptation – des groupes radicaux comme Pièces et main-d’œuvre (PMO) ou le Groupe Oblomoff vont jusqu’à qualifier leurs organisateurs d’« acceptologues » et n’hésitent pas à perturber ces réunions. Les « conférences de citoyens » témoignent des limites de tels mécanismes. Cette méthode inventée au Danemark est mise en place en France en 1998 sur les OGM par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST). Lors de ces conférences, 14 citoyens sélectionnés par l’Institut français d’opinion publique (IFOP) sont mandatés pour formuler un avis sur la question de l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés en agriculture et dans l’alimentation. Au terme de 5 débats, ils posent un certain nombre de questions à une trentaine d’experts, puis se retirent pour rédiger un avis. En l’occurrence, les citoyens invitèrent à la prudence et exigèrent des mesures contraignantes concernant le développement des OGM. Mais moins d’un mois après la remise de ces recommandations, l’exécutif autorisa la mise en culture de maïs transgénique sur le sol français. Pour Sara Angeli Aguiton, ces échecs s’expliquent par un climat idéologique largement favorable à l’innovation et empêchant par définition sa remise en cause démocratique. La chercheuse soulève ce paradoxe absolument crucial : « Il y a une schizophrénie dans le système. On valorise des mécanismes d’entrepreneuriat qui ne rendent de comptes à personne et on se demande comment redonner du pouvoir aux instances démocratiques qui tentent d’y réfléchir. »

Un Comité national d’éthique du numérique ?

Dans un autre registre, les effets du numérique et de l’intelligence artificielle sur la société sont tout aussi (sinon plus) puissants que l’introduction d’OGM dans l’alimentation humaine. « Les effets de la disruption par les technologies numériques sont dans la réorganisation du social », résume Sara Angeli Aguiton. On constate déjà une fragilisation du droit du travail par l’économie des plateformes, la multiplication des métiers menacés d’automatisation par l’intelligence artificielle, sans compter tous les problèmes « invisibles à l’œil nu » et peu connus du grand public : le coût énergétique des data centers qui hébergent nos données ou encore l’extraction massive de métaux rares pour produire les terminaux. Si les dispositifs démocratiques sont loin d’être parfaits en ce qui concerne les questions du vivant ou les problèmes énergétiques, ils ont au moins le mérite d’exister. Qu’en est-il à l’endroit du numérique et de ses velléités disruptives ? Les contrepoids démocratiques semblent encore plus maigres. Les membres du Conseil national du numérique (CNNum) viennent de la « société civile » mais sont nommés par le premier ministre. Les membres du Conseil économique social et environnemental (CESE) ne sont pas plus élus, tandis que le président Macron espère transformer l’organisme en « chambre du futur ». La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) est indépendante, mais ses missions sont très limitées. Et parmi les griefs qu’on peut leur faire : peu de saisines extérieures, guère de moyens, des avis peu écoutés, non contraignants, et souvent sollicités afin de valider les politiques publiques.

Ce trou dans la raquette a conduit il y a quelques mois un collectif de dirigeants d’instituts scientifiques à demander dans une tribune au journal Le Monde la création d’un « Comité national d’éthique du numérique », à l’instar du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE). Les signataires de la tribune rappellent que « le numérique recèle des potentialités considérables pour le bien-être dans le respect de l’environnement, à condition de servir un projet de société et non d’être un moyen d’asservissement ». Pour Alain Grimfeld, pédiatre et ancien président du CCNE, l’idée n’est pas mauvaise mais souffrira des mêmes défauts que le CCNE : un organisme seulement consultatif, c’est-à-dire sans pouvoir contraignant. Un énième « comité Théodule » risque de n’avoir aucun impact tant qu’on ne lui donnera pas les moyens d’infléchir les politiques sur ces sujets, et que la réflexion ne sera pas orientée sur les objectifs assignés à l’innovation. Que pèsera le principe de précaution face à la frénésie de disruption ? « Dans les années à venir, si nous devons prendre des risques, annonçons franchement au nom de quoi : un modèle basé sur la concurrence ou un autre plus démocratique ? », s’interroge Alain Grimfeld. À titre d’exemple, le CCNE publiait en 2013 un avis ([3]) prudent sur les « neuro-augmentations » de personnes non malades (dispositifs supposés augmenter les performances du cerveau). Le rapport s’alarmait que « la recherche éperdue d’une performance mue par le désir impérieux de progresser [puisse] masquer la plus contraignante des aliénations ». À l’heure où les géants de la Silicon Valley investissent des millions dans ces nouvelles technologies disruptives, quel poids aura un tel rapport lors de leur mise en circulation ? Probablement aucun, reconnaît Alain Grimfeld.

La démocratie technique est l’affaire de tous

Les mécanismes démocratiques institutionnels semblent ne pas peser lourd face à la disruption. Alors comment remettre les citoyens au centre du jeu démocratique ? Pour le célèbre biologiste Jacques Testart, qui réfléchit dans ses travaux à la façon de réinjecter de la démocratie dans les techniques, les conventions citoyennes restent une bonne piste si toutefois leurs principes sont clarifiés et inscrits dans la loi ou même dans la Constitution. Dans un entretien à Sciences Critiques, il propose d’« obliger les parlementaires, sur un dossier d’intérêt national, à prendre en compte l’avis émis par les conventions de citoyens et qu’ils motivent leur décision publiquement s’ils décident de s’en soustraire ([4]) ». Par ailleurs, il souligne le caractère vertueux de la méthode qui, en sélectionnant des personnes tirées au sort et puis en les informant des enjeux, peut produire des décisions fortement marquées par la recherche de l’intérêt général. Dans certains cas, les citoyens vont même jusqu’à proposer des solutions allant à l’encontre de leurs propres intérêts particuliers. Le professeur de science politique Yves Sintomer, spécialiste du tirage au sort et de la démocratie participative, mentionne quant à lui plusieurs pistes comme par exemple le remplacement du Sénat par un CESE renouvelé, qui ferait la part belle aux citoyens, ou encore la création d’un fonds qui permettrait de financer l’auto-organisation de citoyens. Le chercheur convoque également les budgets participatifs qui, après avoir montré leur efficacité à Porto Alegre en 1989, refleurissent à présent en Europe après une période de désillusion. S’ils sont bien menés, ces mécanismes auraient un réel potentiel, notamment parce qu’ils font le lien entre plusieurs acteurs venus de sphères différentes : élus municipaux, associations, intellectuels…

Chacune de ces différentes pistes ne peut bien sûr pas prétendre résoudre à elle seule des questions qui se posent à tous les échelons de la vie politique (locale, nationale, internationale), mais c’est pourtant dans leur juste articulation et déclinaison que la démocratie pourrait retrouver ses lettres de noblesse.

Dans sa même interview à Forbes, le président Emmanuel Macron ne cessait de répéter une maxime aux accents thatchériens : « There is no other choice » (il n’y a pas d’autre choix). Et pourtant, si alternative il y a, ne réside-t-elle pas dans toutes ces formes de démocratie nouvelles qui, en sus de formuler le bien commun, sont aussi bien capables d’innover à leur manière dans tous les champs de la vie ?

[1]() Voir « Exclusive: French President Macron Says He Will End France’s Notorious “Exit Tax” », Forbes, 1er mai 2018

[2]() Cf. Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, François Jarrige, Paris, La Découverte, 2016 (1re édition, 2014).

[3]() Avis n° 122, « Recours aux techniques biomédicales en vue de « neuro-amélioration » chez la personne non malade : enjeux éthiques »

[4]() Cf. Jacques Testart, « Il faut prendre le mal à la racine », Sciences Critiques, 30 mai 2017.

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6 Commentaires
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Marcel DEHEM
6 années il y a

Je fais partie ( mais sans doute est-ce dû à mon âge, troisième âge rimant souvent avec fatalisme et résignation ) de ceux qui pensent que l’irruption de la disruption est inévitable et va aller grandissante sous l’effet de la concurrence. Mais il est intéressant de savoir que des gens se préoccupent de ces questions éthiques.

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4 années il y a

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