Technoprog : dans les contradictions internes du transhumanisme

Le transhumanisme nous dit Wikipédia, est ce mouvement qui plébiscite « l’amélioration des performances humaines par la technique ». Historiquement, des figures telles que Ray Kurzweil (Alphabet – ex-Google) ou encore le philosophe Nick Bostrom s’en font les relais les plus véhéments, ils donnent au courant ce ton presque provocant qui ne manque pas de susciter de vifs débats. Pour autant, ces figures grandiloquentes au style si nord-américain ne vont pas sans leurs quelques revers au pays des lumières (et ailleurs). Dans sa conquête de l’hexagone, le transhumanisme se frotte encore à cet indécrottable doute de principe à l’endroit de ce qui semble parfois n’être qu’une gigantesque entreprise marketing.

Les transhumanistes français l’ont bien compris.

Coup par coup, ils répondent à leurs contradicteurs, prenant le soin de démonter chaque parcelle de désaccord moyennant études scientifiques, vidéos promotionnelles et autres articles de circonstance. Technoprog, l’association transhumaniste made in France a adopté cette posture nouvellement défensive en critiquant les critiques qui leurs sont faites. Il conviendra donc ici, de revenir sur la critique de ces critiques.

Pourquoi ce texte ? 

Je suis d’assez près les péripéties transhumanistes. Inexorablement, l’idéologie (c’est ainsi qu’il convient de l’appeler, et non « mouvement »[1]) prend de l’ampleur. Elle est certes, plurielle – en tout cas selon ses partisans – mais n’en demeure pas moins solidement ancrée à une vision du monde qu’il convient de remettre en lumière de temps en temps. Je traite ici de différents sujets en m’appuyant sur les plus récents textes publiés sur le site de Technoprog[2]. Chacune de leurs publications mériterait qu’on s’y attarde, il sera question ici d’une petite sélection d’entre elles, regroupées par thèmes (et susceptibles d’être enrichies).

L’évolution n’est pas un synonyme de progrès

C’est une critique qui revient souvent : on accuse le transhumanisme de voir en l’évolution un processus linéaire et progressif dont l’homme serait l’aboutissement. Les transhumanistes de Technoprog ont bien compris que cette version des faits était plutôt nuisible à leur cause, comme le prouve cet article  « Évolution naturelle ou évolution technologique ? » dont la première partie a le mérite de remettre les choses au clair.  Effectivement, l’évolution ne suit aucun but : les êtres vivants se développent autant qu’ils le peuvent en se transformant et il n’existe aucun dessein, intelligent ou non dans ces développements. Par ailleurs, la vie n’aboutit que rarement, l’évolution est jonchée de cadavres et de morts-nés. C’est une première étape que de concéder ce fait scientifique que des gens tels que Darwin, Gould ou Atlan nous ont appris.

Comment justifier alors une prolongation de l’évolution par la technique ? C’est là que l’exercice devient intéressant. La première raison est que « c’est trop lent », je ne m’étends pas plus ici mais nous verrons que l’argument relatif à la vitesse revient souvent, même s’il est plutôt mal assumé dans sa profondeur. Un autre argument est que l’évolution serait en panne puisque la sélection naturelle ne jouerait plus son rôle comme au bon vieux temps des cavernes et des mammouths. Cette perte de vigueur est ainsi exprimée : « faute de cette sélection, notre patrimoine génétique se dégrade lentement.» Contrairement aux arguments précédents, nous avons là une raison plutôt objective de s’augmenter : préserver la vitalité de l’espèce. A l’appui de cette vérité scientifique, un article paru dans la revue Trends in Genetics et relayé par une tribune de Laurent Alexandre, président de la société DNA Vision, qui n’hésite pas à avancer que « Les biotechnologies vont compenser ces évolutions délétères ». Nous serions condamnés à la dégénérescence mais des technologies seraient là pour nous sauver la vie et il existerait même des gens pour nous les vendre, ouf ! Rien de surprenant quand on connaît les positions de l’entrepreneur régulièrement accusé d’eugénisme à peine camouflé et dont les tribunes sont mises à mal dès que quelqu’un de sérieux s’y penche.

Quoiqu’il en soit, cette dernière théorie ne fait pas consensus au sein de la communauté scientifique, elle est même considérée comme farfelue. Lionel Naccache, neurologue et chercheur à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière, rappelle que ce prétendu déclin n’est qu’une hypothèse. Par ailleurs, le rôle des interactions sociales est évacué par la théorie, Le Monde nous dit également que « Pour Evelyne Heyer et Frédéric Austerlitz, du laboratoire éco-anthropologie et ethnobiologie (MNHN, CNRS, Paris-VII), cet article, pourtant publié dans une revue de haut niveau, est truffé d’erreurs, et son auteur n’est pas spécialiste en matière d’évolution. Michel Raymond, chercheur CNRS en biologie évolutive à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier, est sur la même ligne, dénonçant des « spéculations fantaisistes ». Etude contre étude, que tirer de ces désaccords ? Peut-être juste l’usage du conditionnel, qui serait ici de meilleure augure que l’affirmation nette. Etonnant d’ailleurs, quand on voit le revirement récent de Technoprog concernant les positions de Laurent Alexandre (lire : « Laurent Alexandre n’est pas le transhumanisme ») quand bien même le site renvoie fréquemment vers ses différentes tribunes et autres vérités scientifiques discutables.

Le dérèglement climatique, ce « modèle de pensée »

Autre sujet de discorde : l’environnement. On accuse(rait) les transhumanistes de polluer, ce à quoi ils répliquent « pas plus que les autres technologies » (bel argument s’il en est). C’est l’objet de cet autre article de Technoprog : « Objections #2 : Transhumanisme et risques environnementaux ».

Il est de ces passages qui nous mettent assez vite dans le bain, l’auteur déclare sans sourciller que « Si l’on se préoccupait exclusivement de l’urgent, on serait encore au moyen-âge. » Il y aurait donc deux voies : celle du développement technologique et celle du chaos (qu’on assimile à tort au moyen-âge, une époque pourtant riche en inventions). Mais venons-en au fait : le transhumanisme serait une occasion de réduire notre empreinte carbone. L’exemple choisi est plutôt malin puisqu’il s’agit de la viande artificielle (disponible sous 10 à 20 ans[3]) dont on dit qu’elle « permettrait de réduire la pollution de façon spectaculaire. » Sans jeter le burger bionique à la poubelle (gaspillage !), il serait bon de noter le spectaculaire solutionnisme technologique qui sous-tend cette logique : pas question ici de chercher les causes des problèmes (le modèle industriel de production de viande) : si la viande pollue, alors faisons de la viande artificielle. Une ère d’abondance nous guetterait donc (encore 20 ans à tenir !) où nous pourrions nous gaver de burgers propres. Et Technoprog enfonce le clou, réclamant ce « découplage entre l’augmentation du bien-être matériel et la consommation de ressources, largement insuffisant aujourd’hui, c’est une urgence écologique majeure. » Variante : il est urgent d’attendre 20 ans pour avoir enfin le droit de manger ce qu’on veut sans culpabiliser. Dans tout cela, on ne sait pas vraiment si ce burger est « transhumaniste », à moins de considérer tout développement technologique comme tel.

Peu importe, la perspective de pouvoir consommer à foison sans peur des limites est alléchante… Mais malheureusement, rien n’est neutre énergétiquement : l’industrie sur laquelle repose ce steak (qui coûte quand même 250 000 dollars) pollue elle aussi, et n’est pour le moment qu’une hypothétique solution (à 20 ans !). Technoprog n’est pas si loin de Musk quand il propose d’aller sur mars pour échapper au dérèglement climatique. Mais est-ce-là une surprise ? Dans un autre article, Technoprog n’hésite pas à affirmer que « Souvent, les propositions transhumanistes se heurtent à divers modèles de pensée prédisant la raréfaction des ressources et soulignant le caractère limité de notre environnement planétaire. » Il faudrait creuser ce que l’association entend par « modèles de pensée ». Le consensus scientifique autour du dérèglement climatique est-il un « modèle de pensée ? » ou fait-on ici référence au rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui en est à son cinquième rapport plutôt alarmant sur la situation climatique ? Rapport qui au passage, incite à « l’adoption d’une alimentation moins carnée » (maintenant, pas dans 20 ans). La réalité est certes, moins savoureuse que l’épopée céleste vers un infini technologique surabondant, mais elle a au moins le mérite de reposer sur des bases solides, pas sur des paris technologiques qui tiennent plus du marketing et de la croyance que du bon sens. Dans ce monde qui va mal, la futurologie doit laisser la place à la modestie.

Est-ce à dire qu’il ne faudrait pas préparer l’avènement des steaks artificiels ? Cela n’est pas tellement la question (chacun mange ce qu’il veut), mais il conviendra de garder les pieds sur terre : les problèmes politiques et humains ne se résolvent pas par la technologie, comme aime à le rappeler l’association qui trébuche sans cesse sur ses propres contradictions : « les problèmes tels que l’accès aux ressources ou les inégalités économiques sont éminemment politiques, bien avant d’être technologiques. » nous dit-on, sans comprendre l’intrication profonde entre la technologie et l’économie. La technique ne « flotte » pas au-dessus du politique, elle fait partie de ses émanations les plus directes, elle est politique. Autre exemple, où l’on déclare qu’ « avec Internet, nos loisirs tendent à être de plus en plus virtualisés. Nous ressentons moins le besoin de consommer des objets matériels en grande quantité. » Outre le fait que cette affirmation est bien trop générale et imprécise pour relever d’une quelconque vérité, elle passe à côté du fait que la pollution générée par l’industrie du net et son impact sur le climat sont équivalents à ceux du secteur de l’aviation (source : Greenpeace). Quant à l’évolution de la consommation, les modèles « as a service » ne sont pas toujours plus économes énergétiquement : tout dépend de comment on les utilise et pour quoi. En poussant la lecture, on voit les approximations s’enchaîner, Marc Roux, le président de l’association déclarant par exemple qu’ « avec l’âge, en général les gens sont moins facilement victimes de la société de consommation », ce qui n’est ni vrai ni inexorablement destiné à l’être, les seniors de demain étant les jeunes d’aujourd’hui (personne ne connaît le futur). Concernant le climat, en dehors des bonnes intentions, on se demande quel est exactement le projet de Technoprog.

L’immortalité, ce fardeau conceptuel

Nous pourrions partir de cet article « Une vie plus longue  », qui s’ouvre par une citation de Laurent Alexandre (dont Technoprog a décidemment du mal à se défaire) : « J’ai des choses à faire pour mille ans. Il n’y a que les déprimés qui veulent mourir à 75 ans ! » Après quelques mots d’introduction qui expliquent comment il sera bientôt possible « d’inverser le vieillissement » (testé sur des souris en laboratoire, même si c’est un peu plus compliqué, mais il y à fort à parier que ces recherches avancent, à grands coups de data-dollars et surtout de marketing scientifique), l’article avance une conception de « la vie bonne » sur laquelle il conviendra de s’appesantir.

Enfonçons d’abord quelques portes ouvertes : peu de gens souhaitent mourir prématurément. L’allongement de la durée de vie moyenne, loin de n’être qu’une problématique transhumaniste, est d’abord un sujet social (hygiène, mortalité infantile et maintenant pollution atmosphérique) et médical (vaccins et autres antibiotiques), c’est aussi une des composante de l’indice de développement humain (IDH). C’est important de le préciser car bien souvent, les discours transhumanistes se portent plus volontiers sur l’allongement de la vie ad aeternam que sur la résolution des problèmes qui pourraient augmenter la durée de vie moyenne (le tabagisme en France, la propriété intellectuelle des médicaments dans les pays du tiers-monde… Sur ces sujets le transhumanisme est étrangement absent). La critique de l’immortalité (ou plutôt de l’amortalité comme aime à le rappeler Technoprog) ne porte pas tant sur la durée que chacun serait en droit de s’octroyer que sur la façon de remplir cette vie et les raisons qui poussent à la faire s’allonger. A ce sujet, l’auteur de l’article nous dit que « la quantité de choses que nous pourrions faire, voir, expérimenter, créer… en l’espace d’une vie est virtuellement infinie. » et plus loin « il deviendra de plus en plus impossible d’avoir « tout vu, tout fait, tout essayé. » Enfin, l’allongement de la durée de vie serait l’occasion pour les individus de réaliser « leur plein potentiel. » Une citation de Nietzsche vient appuyer cette vision cumulative de la vie, vue comme une somme d’expériences s’agrégeant infiniment. Le pauvre philosophe doit se retourner dans sa tombe d’être mobilisé à cette fin.

Je ne m’attarderai pas ici sur la possibilité technique de l’amortalité, ni même sur la visée quasi mystique qui la sous-tend (et ses investisseurs richissimes qui font construire des îles rien que pour eux). Non, l’essence du propos est ailleurs, elle est dans ce conflit permanent entre une pensée qui se veut progressiste, détachée des réalités matérielles et qui puise pourtant sa conception du bonheur directement dans celle promue par le capitalisme. Capitalisme que l’association n’hésite pas à critiquer par la voie de son président, Marc Roux, déclarant à Usbek & Rica qu’ « il faut se débarrasser des fantasmes qui font de nous une émanation du grand capital, une nouvelle religion new age ou un charlatanisme technologique contemporain ». Si Technoprog n’est rien de tout cela (tablons sur leur bonne foi) comment comprendre alors la célébration d’une vie vécue sous forme de « potentiel » ? Hartmut Rosa dans son ouvrage Aliénation et accélération décrit parfaitement ce concours de remplissage de vie comme la « conséquence naturelle du jeu d’accélération mis en branle par la compétition et qui nous maintient, tels des hamsters, dans une roue en constante accélération. » Dans ce schéma, la condition même du bonheur est l’accélération (la publicité parlera d’ « expérience » ou encore de « découverte »). Pour épuiser cette « liste des choses à faire » sans s’aliéner (vis-à-vis du temps et des relations qui se saturent), la solution serait donc d’allonger la vie indéfiniment. Courir et rester au même endroit (rappelez-vous : « c’est trop lent »). Ce qui n’empêche pas Marc Roux de déclarer (lors d’un exercice d’équilibriste censé réconcilier décroissance et transhumanisme) que « c’est presque un droit à la lenteur qu’il faut revendiquer » (« c’est trop lent », mais il faut ralentir ?). L’objectif ici n’est pas de renvoyer Technoprog au classique péché d’hubris dont ils ont l’habitude de se défaire d’un tour de main. Juste peut-être de leur révéler une malheureuse ironie : qu’ils aient cinquante ou cinq-cents ans, les transhumanistes auront toujours aussi peur de la mort. Et finiront par mourir. Bardés d’artefacts divers pour devenir plus intelligents, plus grands, beaux, phosphorescents ou aimantés, ils ne se connaîtront pas mieux. Le sentiment d’être en vie n’est pas une question de quantité. Et s’il faut reconnaître à chacun le droit de mener sa vie comme il l’entend : méditation, apprivoisement de l’instant ou choix du cumul, il convient également de réaliser que dans ce dernier cas, la liberté des transhumanistes risque d’en faire les dindons d’une farce technologique qui les dépasse complètement…

Stop.

Nous pourrions continuer ainsi longtemps (on ne s’en privera pas) et à propos des nombreux sujets traités par l’association (démographie, eugénisme, déterminisme technique, etc.). Par ailleurs, il faut bien reconnaître que les tentatives de Marc Roux parviennent – au moins en apparence – à lisser les exubérances de ses homologues outre-Atlantique. S’il faut retenir une chose, c’est qu’il n’est effectivement pas nécessaire de mobiliser des clichés pour déconstruire l’idéologie transhumaniste : ses contradictions internes suffisent. Le mouvement a certes, appliqué un vernis progressiste, mais ça n’est qu’un vernis. Sitôt que l’association se défend de sombrer dans le solutionnisme, elle n’hésite pas à affirmer que l’ « amélioration morale » par la technique (via des implants neuronaux ? des médicaments ? qui décide de la bonne morale ?) nous aidera à nous « débarrasser de la tentation consumériste ». Sitôt elle se défend d’être eugéniste, elle met sur le même plan le choix des caractéristiques physiques de ses enfants via modification du génome et le choix d’un prénom… Ces paradoxes se sont enrobés d’ « éléments de langage » certes rassurant (démocratie, social, éthique) mais il n’est jamais vraiment question de savoir comment ces vœux pieux prennent vie. Soyons entiers : il est devenu légitime de se demander si les « technoprogressistes », tout bourrés de bonnes intentions qu’ils soient, ne sont pas tout simplement en train de militer contre leur propre camp, pour le plus grand bonheur de leurs grands frères (chez l’Oncle Sam et ailleurs) non contents de les laisser préparer le terrain pour leurs autres projets.

La discussion reste ouverte…

[1] Si une idéologie est une façon de se raconter l’histoire, alors force est de constater que le transhumanisme, qui met sur le compte de la technique les principaux « progrès » humains n’en n’est pas dénué. Ce qui n’enlève rien au fait que ses contradicteurs non plus.

[2] Textes attribués à plusieurs auteurs, je pars ici du principe qu’ils relaient la voie de l’association (qui précise d’ailleurs lorsqu’elle ne fait que relayer sans s’engager).

[3] Nous avons là un magnifique cas d’ « hyperloopisme » : croyance qu’une technologie nouvelle qui n’a pas fait ses preuves va solutionner tous nos problèmes rapidement et pour pas cher, et donc ne rien faire d’autre qu’attendre (Cf. https://twitter.com/MatttRab/status/974628130429325313)

Image en tête d’article : http://www.thealternativelimbproject.com/types/alternative-limbs/# (j’en profite pour signaler que je suis tout à fait favorable à l’invention de prothèses à des fins thérapeutiques…). Ce site référence un certain nombre de travaux d’ingénieurs (artistes ?) tout à fait exceptionnels. La technologie peut faire des miracles et tant mieux (même si les membres amputés ne repoussent pas encore tous seuls).

 

3 comments

  1. Bonjour et merci pour cet article intéressant ! Je voulais simplement faire quelques précisions, car il me semble que vous dévoyez certains arguments de Technoprog :

    Dans l’article dont vous parlez au début, il n’y a pas de défense du transhumanisme, mais une réponse à l’argument : « il faut laisser faire l’évolution naturelle ». Prendre cela comme arguments du transhumanisme dévoie un peu leur argumentation. Vous conseillez aux auteurs, sur l’idée de la dégradation génétique, « Peut-être juste l’usage du conditionnel, qui serait ici de meilleure augure que l’affirmation nette.  » Dans l’article, cette phrase est un post-scriptum amené avec deux conditionnels : « il se pourrait », « d’après certaines études », « si cela se confirme », et en plus c’est sourcé. C’est un peu un faux procès, non ?
    Sur l’environnement : technoprog répond cette phrase sur le moyen age à une autre objection que celle que vous donnez. Vous extrapolez totalement ce qui est dit : « Beaucoup de grandes découvertes scientifiques découlent de recherches qui pouvaient sembler « superflues » à leur époque. », dans votre bouche, ça devient « ils prétendent qu’il y a deux voies, la technologie ou le chaos ! ». Le procès n’étouffe pas d’équité. Inéquitable aussi sur le steak : ils disent « c’est vrai on pollue, mais ne pas oublier que le transhumanisme pourrait aussi réduire notre empreinte, par exemple, le steak ». Vous entendez : « Il existe un steak artificiel, donc n’écoutons pas le GIEC, ne réduisons pas nos émissions, ne cherchons pas les causes et ne taclons pas la surproduction, surconsommons gaiement pour ceux qui peuvent se les payer ! ». Vous érigez en clé de voûte de l’argumentation un exemple de passage, laissez traîner quelques piques un peu malhonnêtes (cette mention du prix actuel du steak… C’est pour dire quoi ? Laisser croire que Technoprog n’est concerné que par l’avenir des millionnaires ?). Vous comprenez très mal l’expression « modèle de pensée », laissez entendre que cette locution tout à fait descriptive est un indice de climatoscepticisme, c’est également malhonnête. Terrible car les auteurs de l’article ne seraient sans doute pas en désaccord avec vos idées, mais vous partez de ce principe, transformant la critique que vous proposez en procès d’intention. Le dernier paragraphe de cette partie est en revanche très pertinent, et pour le coup répond vraiment à ce que dit Technoprog (plutôt que de répondre à côté). J’ai toutefois du mal à comprendre en quoi Technoprog trébuche sur ses contradictions avec la phrase que vous donnez. Il dit « les inégalités sont politiques avant d’être technologiques » ; vous répondez « la technologie est une émanation du politique » ; ou est la contradiction, quel est l’argument ? Les inégalités comme la technologie sont le reflet de rapports de force sociaux, i.e. de rapports politiques, je crois que vous êtes d’accord, non…?

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  2. Je continue mon commentaire précédent.

    Concernant la vie allongée. « Ils pensent qu’ils peuvent car fait sur des souris, c’est plus compliqué que ça », alors que 5 paragraphes au conditionnel donnent une bonne dizaines d’études, de laboratoires travaillant dessus et de pistes diverses… C’est dommage ce genre de sarcasmes basés sur du rien. De plus, pas certain que Nietzsche se retourne dans sa tombe ; je ne suis pas un expert, mais Technoprog promeut, presque au mot près, toutes les opinions sur la mort que vous attribuez à Nietzsche dans votre billet sur la question. Lui comme l’auteur de l’article parlent de choisir sa mort, la placer au bon moment, vivre intensément… Pourquoi les faire s’opposer… De plus ce n’est là qu’une petite part de sa philosophie, et je ne crois pas que sa critique des nihilismes ou ses concepts de Surhomme ou de volonté de puissance ne puissent voter pour le transhumanisme… Une phrase wikipédia sur la volonté de puissance (juste pour illustrer hein, encore une fois je ne suis pas un expert) : « Dans cette idée, la volonté de puissance désigne un impératif interne d’accroissement de puissance, une loi intime de la volonté exprimée par l’expression « être plus » : cet impératif pose alors une alternative pour la Volonté de puissance, devenir plus ou dépérir ». Du peu que j’en connais, si j’étais transhumaniste, Nietzsche me paraîtrai très attirant…
    Le dernier paragraphe de cette section (je vous le dit sans aucune volonté d’aggressivité) me paraît aberrant sur le plan intellectuel. En fait, votre seul but est de créer artificiellement des contradiction dans un discours à détruire… C’est dommage ! Vivre plus longtemps = ne vouloir que d’une vie d’accumulation = être imbibé d’un idéal du vie capitaliste. Vous arriveriez à me faire dire que je suis pro capitalisme car il y a le mot « plus » dans « je veux plus d’anticapitalisme ». Si on vous suit, vouloir vivre plus longtemps, c’est avoir peur de la mort : malhonnêteté intellectuelle, l’article dont vous parlez répond à cette question de manière très intéressante, d’ailleurs très nietzschéenne, vous le passez sous silence pour leur attribuer une « ironie du sort » encore une fois basée sur du rien. Vous insistez sur ce coté cumulatif de la vie défendu par technoprog : outre que ça vous permet d’argumenter qu’il sont incapables de bien profiter de la vie (car incapables de méditation ! ah ah), 1. Défendez vous sérieusement que l’accumulation d’expériences de vie enrichissantes ne soit pas à rechercher, ne soit pas une composante du bonheur ? Ou étais-ce simplement que le mot « accumulation » est devenu assez laid pour se passer d’arguments quand on critique la pensée de quelqu’un ? 2. La vie défendue dans l’article est ne tombe pas du tout dans l’idée d’une simple accumulation. Vous présentez cela comme s’ils défendaient une éternité de Netflix-chill et de MacDo, mais l’auteur ne parle que d’accès à la culture, d’ouverture d’esprit et de ses perspectives de vie, de la réalisations de ses rêves, d’accomplissement de sa curiosité. L’exemple qu’il prend est parlant : « peu de chercheurs scientifiques dédaigneraient 50 ans de vie supplémentaire en bonne santé », car cette vie allongée permettrait d’aller au bout de ses projets, de sa curiosité, etc.
    Bref, je termine votre article tout à fait en reste de contradictions. Cela fait des années que je cherche des arguments qui tiennent debout face à la logique transhumaniste, mais à force de lire ce genre de choses, je vais bien devoir finir par le devenir moi aussi… Car technoprog donne aussi des idées qui me posent question : l’élargissement des sens, par exemple (voire une plus grande part du spectre lumineux, etc.), en voyant tout ce qu’on a fait de spiritualités, d’arts, de contemplations, de gastronomie avec nos petits sens… Chez vous ça devient : « Bardés d’artefacts divers pour devenir plus intelligents, plus grands, beaux, phosphorescents ou aimantés ». Vous dites qu’ « il n’est pas nécessaire de mobiliser des clichés pour déconstruire l’idéologie transhumaniste » : vous devriez comprendre que c’est même délétère car cela mine toute votre argumentation, et donc arrêter de le faire à chaque phrase…

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  3. Frédéric Balmont
    avril 14, 2020 at 21 h 14 min

    À l’époque où vécut Djerzinski, on considérait le plus souvent la philosophie comme dénuée de toute importance pratique, voire d’objet.
    En réalité, la vision du monde la plus couramment adoptée, à un moment donné, par les membres d’une société détermine son économie, sa politique et ses mœurs. Les mutations métaphysiques – c’est à-dire les transformations radicales et globales de la vision du monde adoptée par le plus grand nombre – sont rares dans l’histoire de l’humanité. Par exemple, on peut citer l’apparition du christianisme.
    Dès lors qu’une mutation métaphysique s’est produite, elle se développe sans rencontrer de résistance jusqu’à ses conséquences ultimes. Elle balaie sans même y prêter attention les systèmes économiques et politiques, les jugements esthétiques, les hiérarchies sociales. Aucune force humaine ne peut interrompre son cours – aucune autre force que l’apparition d’une nouvelle mutation métaphysique.
    Houellebecq, Les particules élémentaires, prologue.

    Bonjour,

    Je viens de lire votre article sur Technoprog et les contradictions internes du transhumanisme. Il se termine par : « la discussion reste ouverte… »

    Auteur d’une proposition idéologique et métaphysique, intitulé Transhumanisme : la méditation des chiens de paille, en libre accès sur le site de l’AFT Technoprog https://transhumanistes.com/nouvelle-sortie-en-librairie-transhumanisme-la-meditation-des-chiens-de-paille/ . Je vous invite donc à le lire et suis à votre disposition pour en parler. Les citations qui suivent sont tirées de cet ouvrage.

    Concernant votre article, je ne vais répondre point par point, même si je décèle des approximations, des erreurs d’interprétation ainsi que des affirmations factuellement fausses. La portée de votre texte est censée être tout autre qu’une « simple » dispute sur telle orientation politique supposée, un débat sur telle étude scientifique, une problématisation particulière d’éthique ou d’épistémologie (tout cela étant bien sûr indéfiniment ouvert et utile, et constitue la base de la vie intellectuelle). En outre, votre texte est trop court pour approfondir aucun des aspects que vous abordez à titre d’illustration.

    Je vais donc me concentrer sur les aspects déterminants de votre argumentation à savoir l’idéologie et les contradictions internes.

    Contradictions internes :

    « S’il faut retenir une chose, c’est qu’il n’est effectivement pas nécessaire de mobiliser des clichés pour déconstruire l’idéologie transhumaniste : ses contradictions internes suffisent »

    Cette affirmation est étrange. Je ne savais pas que l’on déconstruisait des idéologies par la mobilisation de clichés. Mais au-delà, je ne suis certain ni que les contradictions internes suffisent à déconstruire une idéologie (il me semble qu’un travail de déconstruction doit aller plus loin), ni encore moins que déconstruire une idéologie en soulignant de prétendues contradictions interne soit efficace pour contrer un mouvement. Or contrer un mouvement est très visiblement votre ambition.

    En tant qu’anticapitaliste vous devez bien le savoir : le capitalisme est perclus de contradictions internes, contradictions évidentes, maintes fois démontrées, destructrices et auto-destructrices. Pour autant, les anticapitalistes sont encore et toujours à la tâche, au combat. De revers en échecs, ils cherchent sans se décourager la formule d’émancipation sociale, de changement de modèle.

    Vous craignez, et c’est justifié, que le transhumanisme soit plus qu’une idéologie ; vous craignez qu’il soit une mutation métaphysique à la source de mouvements voire peut-être d’une civilisation (plus horrible que toutes les précédentes dans votre fantasme). D’où votre contestation semi-incantatoire : « Inexorablement, l’idéologie (c’est ainsi qu’il convient de l’appeler, et non « mouvement ») prend de l’ampleur. »

    Les critiques s’emballent, car le transhumanisme n’a sans doute pas même besoin d’être à proprement parler un « mouvement » (terme non défini dans votre texte) pour pénétrer tous les pans de la société et transformer notre civilisation.

    En revanche, pour étouffer cette « idéologie » qui vous contrarie tant, vous avez intérêt à proposer une critique, des pratiques, une vision du monde susceptible de fédérer, un imaginaire solide et attractif. En somme une alternative profonde.

    Idéologies :

    Vous donnez comme définition de l’idéologie : façon de se raconter l’histoire. Cette définition me semble trop extensive.

    – Idéologie comme ensemble cohérent d’idées.

    Pour analyser la ou les idéologies transhumanistes, il faut donc s’appuyer sur les discours, les propositions de formulation explicite d’une idéologie. En général il s’agira de productions individuelles. Les mieux formulées ou les plus profondes seront discutées et recevront la plus grande publicité.

    Le problème sera évidemment la diversité, la sélection, l’écrémage. Pourtant, l’ensemble des propositions pourra aussi donner lieu à des études puis catégorisations, plus ou moins pertinente, de grands courants de l’idéologie. L’idéologie ce sera alors les traits saillants, communs, nécessaires et suffisants pour recevoir le qualificatif de transhumaniste.

    A l’AFT le technoprogressisme est à la fois une idéologie en construction, avec quelques manifestes généraux déjà fortement cohérents, mais aussi un agrégat autour de ces grandes lignes. Il y a un projet et des valeurs qui rassemblent des diversités. Dans ce sens-là, il est vain de rechercher l’absence de contradictions.

    L’honnêteté obligerait à faire émerger et à construire des contradictions internes plus profondes et sophistiquées, par la mise au jour, par l’invention de l’essence de l’objet, et en prenant évidemment le risque de se tromper.
    Il me semble que votre analyse est trop circonstancielle et rapide pour répondre à cette ambition. Si, mieux encore, vous voulez faire du Michel Foucault, il va falloir bien des heures supplémentaires de travail.

    – Idéologie comme reflet/recouvrement et justification des rapports de production.

    Inspiré du marxisme, cette définition est en fait celle qui est la plus implicite dans votre texte.
    Le transhumanisme comme suppôt du capitalisme.

    • Un monde qui génère de la souffrance tout en la rendant intolérable
    Ça n’est pas nouveau : vivre est chose malaisée. Quelle époque ne connaît son lot de guerres, d’épidémies, de famines, ses organisations mutilantes, ses institutions au service d’une minorité dominant et asservissant la masse ? L’on se demande même comment il est possible d’avoir toléré tout cela, d’avoir évité la folie et les massacres de masse, d’avoir finalement esquivé le développement d’une intelligence qui aurait conduit à la révolution et à l’instauration d’une société égalitaire efficace et douce.

    Mais c’est ainsi, force est de constater qu’aujourd’hui encore il y a de bonnes raisons de souffrir : on meurt, on tombe malade, on se fait maltraiter, humilier et prostituer. Quelle spécificité de notre époque ? Eh bien, peut-être le fait, à la différence des périodes passées ou des aires culturelles exotiques qui avaient un système idéologique de justification et des croyances religieuses bien acceptées, que notre civilisation ne parvient plus à justifier la souffrance avec ces habituels colifichets. Notre époque peine à croire, et ses croyances, notamment l’économisme libéral, échouent à justifier les calamités comme à faire courber l’échine sans ressentiment.
    Ce que l’on appelle montée de l’individualisme, tout comme le fameux rêve américain, entraîne une valorisation extrême de la personne. L’individu est sacralisé, on lui parle de bien-être, de sa valeur intime et indiscutable, on lui chante son droit au bonheur et à ce qu’il y a de meilleur, on flatte son goût pour la vie intense et pleine. Tout cela évidemment aussi pour lui vendre, s’il est solvable, des produits de consommation.

    Mais l’effet c’est que d’un côté ce système accroît les inégalités et finit par broyer la majorité des gens (perdants de la mondialisation), tout en rendant intolérable, et perçus comme injuste, l’échec et la souffrance de l’échec. Cet état d’esprit étend son empire à tous les niveaux de l’âme. Deviennent ainsi insupportables et les souffrances sociales, et les souffrances naturelles.

    • L’absence d’alternative et le défaut de perspective
    On voit que l’occident capitaliste produit des gagnants arrogants et dévoreurs qui font face à des perdants humiliés et domestiqués (exécutant les travaux domestiques des gagnants). On voit également qu’il contribue grandement à détruire les écosystèmes et à accroître encore les risques naturels. Mais il est clair que ses statistiques abstraites sur l’espérance de vie, le niveau de confort et de sécurité sont bonnes, attractives. Il semble y avoir si peu d’alternative, si peu de désir adverse, que l’on assiste à une ruée vers cet Occident. Le fanatisme religieux, assez minoritaire au fond, est-il une proposition alternative crédible ou plus simplement l’expression du désespoir de populations déçues de ne pas être intégrées plus confortablement dans la dynamique capitaliste ? De même, la prétendue sagesse indigène ne semble pas préserver des sirènes du capital, pas plus en Bolivie qu’ailleurs . L’histoire le dira, mais entre les manipulations, les stratégies géopolitiques et la réalité effective des organisations sociales, il semble plutôt qu’il n’y ait pas de vraie poussée vers un autre monde. Un autre monde ne semble donc pas possible, parce que pas désiré.
    Autrement dit, il y a ici un paradoxe : à la fois il n’y a pas d’alternative, et en même temps il n’y a pas de perspective. L’avenir semble bouché. Ce monde est celui que l’on désire tout en étant celui qui ne nous satisfait pas. Souvent même il nous écrase et amplifie notre douleur.

    La méditation des chiens de paille, Prologue, p.22

    • Approfondir le sens : idéologie du capitalisme cognitif, esprit du temps, vérité de l’homme
    Percevoir quoi ? D’abord percevoir les différents niveaux de vérité que nous révèle l’intérêt grandissant pour le transhumanisme.
    Le premier niveau est certainement celui de l’appréhension du transhumanisme comme idéologie du capitalisme contemporain. Parfois appelé capitalisme cognitif, capitalisme financier post-industriel, capitalisme de l’information et de l’intelligence, toutes ces dénominations ont en commun la notion de capitalisme.
    Ainsi le transhumanisme est-il conçu comme idéologie qui justifie et reflète les rapports de production du moment. Qu’importent les esbroufes technologiques et les promesses de bonheur, tout cela serait secondaire voire factice. Nous aurions d’abord un capitalisme aux abois, acculé à une crise de surproduction, avec une économie virtuelle énorme, des capacités de production de plus en plus automatisées, une destruction des emplois, l’association intenable et explosive d’une paupérisation des classes laborieuses avec un creusement des inégalités.
    En outre, les masses, comme on l’a vu, seraient un peu rétives à servir d’esclaves et de prostitués aux classes dominantes pour quelques miettes (emplois du care, du médico-social, de la sécurité, de la domesticité et du bien-être) ; cet avenir qu’un Nicolas Bouzou ou un Luc Ferry nous mettent en demeure d’accepter sous peine de faire donner la troupe : l’alliance de la main et du cœur, autrement dit et pour le dire crûment, torcher les anciens, récurer les latrines, matraquer les manifestants et masturber les hommes.

    Ce modèle est difficile à avaler, il dégrade les compétences techniques anciennes, les collectifs de travail. L’ubérisation se développe. Alors, il serait évidemment bon de promettre l’aide technologique, l’assistance robotique, l’abondance nanotechnologique et la guérison des cancers. En outre, le transhumanisme, notamment dans sa version technoprogressiste, pourrait être l’idéologie qui sauverait le capitalisme par la promotion de mesures comme le revenu universel, l’accès élargi aux technologies biomédicales, la redistribution des fruits de la révolution technologique.

    Autrement dit, du bon pain OGM et des bons jeux virtuels pour satisfaire le peuple, des formes de gratuité, l’assistance des robots en échange de l’accès à toutes les données personnelles de chacun. La surveillance et la sécurisation des constantes biologiques, la valorisation des comportements civiques et écologique : une nouvelle manière de mettre les gens au travail, de zoner le territoire, de maîtriser les flux de personnes et d’information, de dévorer les données pour alimenter la machine d’intelligence artificielle, de gérer le système-monde. En somme, gouverner à l’incitation et au ludique.

    Alors oui, le transhumanisme peut être l’idéologie nouvelle du capitalisme, et une manière de réduire la contradiction entre l’état des forces productives et des rapports de production ; mais indéniablement il est autre chose, il est l’esprit du temps. L’esprit de l’homme contemporain fatigué de lui-même et revenu de toute croyance authentique, perdu dans le chaos de la postmodernité mais ne pouvant plus revenir aux vieilles lunes. D’ailleurs le transhumanisme séduit aussi bien les riches que les pauvres, les Occidentaux que les Africains, les Chinois que les Russes. L’attraction de la technoscience touche aussi bien les athées que les religieux, les alternatifs que les bourgeois urbains. Il plonge ses racines profondément dans l’époque. Il est plus qu’une idéologie congruente avec le capitalisme.

    En allant encore plus loin, en se laissant pénétrer par l’idée essentielle du transhumanisme, on se rend compte qu’il manifeste la vérité de l’homme. L’humanité a toujours été transhumaniste, elle s’est toujours rêvée autre qu’humaine, elle a toujours voulu atteindre à une transformation en une espèce supérieure. Les autres niveaux de vérité sont valides, évidemment, mais au plus profond réside la grande révélation du transhumanisme : purgée de toutes les scories mythiques et religieuses, l’essence de l’homme devient maintenant évidente.
    La méditation des chiens de paille, Prologue, p.24

    – Idéologie comme proposition métaphysique.

    L’idéologie comporte alors des éléments de logique, de cohérence, d’esthétique, de métaphysique, etc.
    Mais elle comporte aussi un au-delà de la stricte logique. Elle crée du sens, de nouvelles manières de voir et de ressentir, de vivre. Elle pose des axiomes au fondement des cohérences et logiques dérivées. Ce sont ces significations imaginaires sociales chères à Castoriadis.

    En cela je peux l’assumer, et affirmer que qu’il va en falloir tant et plus pour espérer l’endiguer.

    • La contradiction fondamentale entre la conscience et la vie

    L’homme a toujours détesté sa condition. Sa nature est une contradiction. Elle lui donne sa capacité de création autant que la fatalité indépassable de sa souffrance. L’homme est un être tendu entre une vie biologique qui porte la mort et une conscience individuelle qui contemple la brutalité de cette finitude. Comme être vivant, il doit se reproduire et donc mourir, tout en étant programmé biologiquement pour détester et fuir la mort, ainsi que tout ce qui a trait à la maladie et à la douleur ; comme être conscient il mesure l’horreur de cette position et souffre d’être mortel. C’est donc une sorte de double contradiction : la contradiction interne à la vie biologique, à quoi s’ajoute la contradiction entre la vie biologique et la conscience individuelle. Unique dans l’Univers, cette contradiction est pathogène mais créative ; elle écrase mais donne la force de dire non. Elle est une charnière, un point d’inflexion dans l’histoire naturelle.
    Prologue p.25

    • Reconnaissance et recouvrement de la contradiction fondamentale
    Toutes les religions connues, qu’elles soient animistes, polythéistes, bouddhistes ou abrahamiques nous parlent de la contradiction fondamentale. Toutes contiennent, explicitement ou implicitement (animisme), mais massivement, la reconnaissance du caractère pathogène de la vie consciente. Les récits contiennent presque toujours une chute, ou une justification de la souffrance, essence de l’expérience humaine. Il n’y a jamais d’acceptation béate de la contradiction fondamentale, ni d’harmonie sans reste et immédiate avec la nature : il faut de la magie et de la divinité, la promesse d’une forme d’éternité pour rendre supportable l’existence.
    Seuls de rares systèmes philosophiques ont essayé de produire une dénégation de la contradiction fondamentale, sans réel succès. Les histoires religieuses se contentent de la recouvrir par l’affirmation qu’à côté de nous existent un autre monde qui est meilleur, une autre vie qui est éternelle, un autre corps qui ne se corrompt pas. Mais ce recouvrement est moins grave que la dénégation de certains philosophes. Et si les hommes cherchent le réconfort dans les récits religieux, les mensonges philosophiques qui ne puisent pas dans la vérité de la contradiction fondamentale sont rejetés d’instinct. Ceci explique le succès des religions, comportant toujours un versant terrible, face aux philosophies optimistes mais dénégatoires.

    • Nier la mort ou nier la conscience
    C’est ainsi que les religions recouvrent la contradiction fondamentale : elles vont soit nier la mort, soit nier la conscience individuelle.
    Les récits qui nient la mort vont pouvoir exalter la conscience. Ils vont aussi reconnaître la souffrance et la misère de ce monde : un autre monde nous attend, la contradiction fondamentale est estompée.

    Les récits qui, symétriquement, nient la conscience individuelle, vont célébrer la vie, mais en la rendant inoffensive par la dilution de la contradiction fondamentale dans l’ensemble trans-individuel d’un monde animiste fondamentalement unitaire. Les traditions bouddhistes posent la souffrance comme inaugurale (la première des quatre nobles vérités) mais promettent qu’un nirvana est possible purgée de la conscience individuelle nommée égo.
    Le phénomène religieux prouve aussi que l’homme déteste être un homme, et c’est pourquoi il choisit de se rêver soit comme une âme, soit comme un égo illusoire.
    Prologue, p.29

    • Le transhumanisme va réunir les hommes et fédérer les sociétés

    Les oppositions bio-conservatrices et humanistes, voire les atermoiements et condamnations religieuses ne pourront rien à termes. Le transhumanisme est un projet désirable. Il est ce genre de projet commun enthousiasmant qui fédère les hommes. Le nouveau souffle idéologique et spirituel, la passion qui va porter l’humanité est sous nos yeux. Notre salut est dans notre fin, notre fin dans le don de soi à la nouvelle espèce. Que la rupture soit une mutation rapide ou une hybridation plus douce, le plaisir, la joie et la liberté briseront toutes les digues. La destinée ne peut être arrêtée.

    • La dernière religion de l’humanité

    Le transhumanisme a indéniablement un aspect religieux. Il raconte l’histoire de l’esprit, expose sans aucun filtre la contradiction fondamentale. Il comprend, accompagne et réalise son désir le plus profond, son désir premier, son désir de toujours : passer. Il est ainsi la dernière religion de l’humanité.
    Prologue, p.34

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