Technoprog : dans les contradictions internes du transhumanisme

Le transhumanisme nous dit Wikipédia, est ce mouvement qui plébiscite « l’amélioration des performances humaines par la technique ». Historiquement, des figures telles que Ray Kurzweil (Alphabet – ex-Google) ou encore le philosophe Nick Bostrom s’en font les relais les plus véhéments, ils donnent au courant ce ton presque provocant qui ne manque pas de susciter de vifs débats. Pour autant, ces figures grandiloquentes au style si nord-américain ne vont pas sans leurs quelques revers au pays des lumières (et ailleurs). Dans sa conquête de l’hexagone, le transhumanisme se frotte encore à cet indécrottable doute de principe à l’endroit de ce qui semble parfois n’être qu’une gigantesque entreprise marketing.

Les transhumanistes français l’ont bien compris.

Coup par coup, ils répondent à leurs contradicteurs, prenant le soin de démonter chaque parcelle de désaccord moyennant études scientifiques, vidéos promotionnelles et autres articles de circonstance. Technoprog, l’association transhumaniste made in France a adopté cette posture nouvellement défensive en critiquant les critiques qui leurs sont faites. Il conviendra donc ici, de revenir sur la critique de ces critiques.

Pourquoi ce texte ? 

Je suis d’assez près les péripéties transhumanistes. Inexorablement, l’idéologie (c’est ainsi qu’il convient de l’appeler, et non « mouvement »[1]) prend de l’ampleur. Elle est certes, plurielle – en tout cas selon ses partisans – mais n’en demeure pas moins solidement ancrée à une vision du monde qu’il convient de remettre en lumière de temps en temps. Je traite ici de différents sujets en m’appuyant sur les plus récents textes publiés sur le site de Technoprog[2]. Chacune de leurs publications mériterait qu’on s’y attarde, il sera question ici d’une petite sélection d’entre elles, regroupées par thèmes (et susceptibles d’être enrichies).

L’évolution n’est pas un synonyme de progrès

C’est une critique qui revient souvent : on accuse le transhumanisme de voir en l’évolution un processus linéaire et progressif dont l’homme serait l’aboutissement. Les transhumanistes de Technoprog ont bien compris que cette version des faits était plutôt nuisible à leur cause, comme le prouve cet article  « Évolution naturelle ou évolution technologique ? » dont la première partie a le mérite de remettre les choses au clair.  Effectivement, l’évolution ne suit aucun but : les êtres vivants se développent autant qu’ils le peuvent en se transformant et il n’existe aucun dessein, intelligent ou non dans ces développements. Par ailleurs, la vie n’aboutit que rarement, l’évolution est jonchée de cadavres et de morts-nés. C’est une première étape que de concéder ce fait scientifique que des gens tels que Darwin, Gould ou Atlan nous ont appris.

Comment justifier alors une prolongation de l’évolution par la technique ? C’est là que l’exercice devient intéressant. La première raison est que « c’est trop lent », je ne m’étends pas plus ici mais nous verrons que l’argument relatif à la vitesse revient souvent, même s’il est plutôt mal assumé dans sa profondeur. Un autre argument est que l’évolution serait en panne puisque la sélection naturelle ne jouerait plus son rôle comme au bon vieux temps des cavernes et des mammouths. Cette perte de vigueur est ainsi exprimée : « faute de cette sélection, notre patrimoine génétique se dégrade lentement.» Contrairement aux arguments précédents, nous avons là une raison plutôt objective de s’augmenter : préserver la vitalité de l’espèce. A l’appui de cette vérité scientifique, un article paru dans la revue Trends in Genetics et relayé par une tribune de Laurent Alexandre, président de la société DNA Vision, qui n’hésite pas à avancer que « Les biotechnologies vont compenser ces évolutions délétères ». Nous serions condamnés à la dégénérescence mais des technologies seraient là pour nous sauver la vie et il existerait même des gens pour nous les vendre, ouf ! Rien de surprenant quand on connaît les positions de l’entrepreneur régulièrement accusé d’eugénisme à peine camouflé et dont les tribunes sont mises à mal dès que quelqu’un de sérieux s’y penche.

Quoiqu’il en soit, cette dernière théorie ne fait pas consensus au sein de la communauté scientifique, elle est même considérée comme farfelue. Lionel Naccache, neurologue et chercheur à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière, rappelle que ce prétendu déclin n’est qu’une hypothèse. Par ailleurs, le rôle des interactions sociales est évacué par la théorie, Le Monde nous dit également que « Pour Evelyne Heyer et Frédéric Austerlitz, du laboratoire éco-anthropologie et ethnobiologie (MNHN, CNRS, Paris-VII), cet article, pourtant publié dans une revue de haut niveau, est truffé d’erreurs, et son auteur n’est pas spécialiste en matière d’évolution. Michel Raymond, chercheur CNRS en biologie évolutive à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier, est sur la même ligne, dénonçant des « spéculations fantaisistes ». Etude contre étude, que tirer de ces désaccords ? Peut-être juste l’usage du conditionnel, qui serait ici de meilleure augure que l’affirmation nette. Etonnant d’ailleurs, quand on voit le revirement récent de Technoprog concernant les positions de Laurent Alexandre (lire : « Laurent Alexandre n’est pas le transhumanisme ») quand bien même le site renvoie fréquemment vers ses différentes tribunes et autres vérités scientifiques discutables.

Le dérèglement climatique, ce « modèle de pensée »

Autre sujet de discorde : l’environnement. On accuse(rait) les transhumanistes de polluer, ce à quoi ils répliquent « pas plus que les autres technologies » (bel argument s’il en est). C’est l’objet de cet autre article de Technoprog : « Objections #2 : Transhumanisme et risques environnementaux ».

Il est de ces passages qui nous mettent assez vite dans le bain, l’auteur déclare sans sourciller que « Si l’on se préoccupait exclusivement de l’urgent, on serait encore au moyen-âge. » Il y aurait donc deux voies : celle du développement technologique et celle du chaos (qu’on assimile à tort au moyen-âge, une époque pourtant riche en inventions). Mais venons-en au fait : le transhumanisme serait une occasion de réduire notre empreinte carbone. L’exemple choisi est plutôt malin puisqu’il s’agit de la viande artificielle (disponible sous 10 à 20 ans[3]) dont on dit qu’elle « permettrait de réduire la pollution de façon spectaculaire. » Sans jeter le burger bionique à la poubelle (gaspillage !), il serait bon de noter le spectaculaire solutionnisme technologique qui sous-tend cette logique : pas question ici de chercher les causes des problèmes (le modèle industriel de production de viande) : si la viande pollue, alors faisons de la viande artificielle. Une ère d’abondance nous guetterait donc (encore 20 ans à tenir !) où nous pourrions nous gaver de burgers propres. Et Technoprog enfonce le clou, réclamant ce « découplage entre l’augmentation du bien-être matériel et la consommation de ressources, largement insuffisant aujourd’hui, c’est une urgence écologique majeure. » Variante : il est urgent d’attendre 20 ans pour avoir enfin le droit de manger ce qu’on veut sans culpabiliser. Dans tout cela, on ne sait pas vraiment si ce burger est « transhumaniste », à moins de considérer tout développement technologique comme tel.

Peu importe, la perspective de pouvoir consommer à foison sans peur des limites est alléchante… Mais malheureusement, rien n’est neutre énergétiquement : l’industrie sur laquelle repose ce steak (qui coûte quand même 250 000 dollars) pollue elle aussi, et n’est pour le moment qu’une hypothétique solution (à 20 ans !). Technoprog n’est pas si loin de Musk quand il propose d’aller sur mars pour échapper au dérèglement climatique. Mais est-ce-là une surprise ? Dans un autre article, Technoprog n’hésite pas à affirmer que « Souvent, les propositions transhumanistes se heurtent à divers modèles de pensée prédisant la raréfaction des ressources et soulignant le caractère limité de notre environnement planétaire. » Il faudrait creuser ce que l’association entend par « modèles de pensée ». Le consensus scientifique autour du dérèglement climatique est-il un « modèle de pensée ? » ou fait-on ici référence au rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) qui en est à son cinquième rapport plutôt alarmant sur la situation climatique ? Rapport qui au passage, incite à « l’adoption d’une alimentation moins carnée » (maintenant, pas dans 20 ans). La réalité est certes, moins savoureuse que l’épopée céleste vers un infini technologique surabondant, mais elle a au moins le mérite de reposer sur des bases solides, pas sur des paris technologiques qui tiennent plus du marketing et de la croyance que du bon sens. Dans ce monde qui va mal, la futurologie doit laisser la place à la modestie.

Est-ce à dire qu’il ne faudrait pas préparer l’avènement des steaks artificiels ? Cela n’est pas tellement la question (chacun mange ce qu’il veut), mais il conviendra de garder les pieds sur terre : les problèmes politiques et humains ne se résolvent pas par la technologie, comme aime à le rappeler l’association qui trébuche sans cesse sur ses propres contradictions : « les problèmes tels que l’accès aux ressources ou les inégalités économiques sont éminemment politiques, bien avant d’être technologiques. » nous dit-on, sans comprendre l’intrication profonde entre la technologie et l’économie. La technique ne « flotte » pas au-dessus du politique, elle fait partie de ses émanations les plus directes, elle est politique. Autre exemple, où l’on déclare qu’ « avec Internet, nos loisirs tendent à être de plus en plus virtualisés. Nous ressentons moins le besoin de consommer des objets matériels en grande quantité. » Outre le fait que cette affirmation est bien trop générale et imprécise pour relever d’une quelconque vérité, elle passe à côté du fait que la pollution générée par l’industrie du net et son impact sur le climat sont équivalents à ceux du secteur de l’aviation (source : Greenpeace). Quant à l’évolution de la consommation, les modèles « as a service » ne sont pas toujours plus économes énergétiquement : tout dépend de comment on les utilise et pour quoi. En poussant la lecture, on voit les approximations s’enchaîner, Marc Roux, le président de l’association déclarant par exemple qu’ « avec l’âge, en général les gens sont moins facilement victimes de la société de consommation », ce qui n’est ni vrai ni inexorablement destiné à l’être, les seniors de demain étant les jeunes d’aujourd’hui (personne ne connaît le futur). Concernant le climat, en dehors des bonnes intentions, on se demande quel est exactement le projet de Technoprog.

L’immortalité, ce fardeau conceptuel

Nous pourrions partir de cet article « Une vie plus longue  », qui s’ouvre par une citation de Laurent Alexandre (dont Technoprog a décidemment du mal à se défaire) : « J’ai des choses à faire pour mille ans. Il n’y a que les déprimés qui veulent mourir à 75 ans ! » Après quelques mots d’introduction qui expliquent comment il sera bientôt possible « d’inverser le vieillissement » (testé sur des souris en laboratoire, même si c’est un peu plus compliqué, mais il y à fort à parier que ces recherches avancent, à grands coups de data-dollars et surtout de marketing scientifique), l’article avance une conception de « la vie bonne » sur laquelle il conviendra de s’appesantir.

Enfonçons d’abord quelques portes ouvertes : peu de gens souhaitent mourir prématurément. L’allongement de la durée de vie moyenne, loin de n’être qu’une problématique transhumaniste, est d’abord un sujet social (hygiène, mortalité infantile et maintenant pollution atmosphérique) et médical (vaccins et autres antibiotiques), c’est aussi une des composante de l’indice de développement humain (IDH). C’est important de le préciser car bien souvent, les discours transhumanistes se portent plus volontiers sur l’allongement de la vie ad aeternam que sur la résolution des problèmes qui pourraient augmenter la durée de vie moyenne (le tabagisme en France, la propriété intellectuelle des médicaments dans les pays du tiers-monde… Sur ces sujets le transhumanisme est étrangement absent). La critique de l’immortalité (ou plutôt de l’amortalité comme aime à le rappeler Technoprog) ne porte pas tant sur la durée que chacun serait en droit de s’octroyer que sur la façon de remplir cette vie et les raisons qui poussent à la faire s’allonger. A ce sujet, l’auteur de l’article nous dit que « la quantité de choses que nous pourrions faire, voir, expérimenter, créer… en l’espace d’une vie est virtuellement infinie. » et plus loin « il deviendra de plus en plus impossible d’avoir « tout vu, tout fait, tout essayé. » Enfin, l’allongement de la durée de vie serait l’occasion pour les individus de réaliser « leur plein potentiel. » Une citation de Nietzsche vient appuyer cette vision cumulative de la vie, vue comme une somme d’expériences s’agrégeant infiniment. Le pauvre philosophe doit se retourner dans sa tombe d’être mobilisé à cette fin.

Je ne m’attarderai pas ici sur la possibilité technique de l’amortalité, ni même sur la visée quasi mystique qui la sous-tend (et ses investisseurs richissimes qui font construire des îles rien que pour eux). Non, l’essence du propos est ailleurs, elle est dans ce conflit permanent entre une pensée qui se veut progressiste, détachée des réalités matérielles et qui puise pourtant sa conception du bonheur directement dans celle promue par le capitalisme. Capitalisme que l’association n’hésite pas à critiquer par la voie de son président, Marc Roux, déclarant à Usbek & Rica qu’ « il faut se débarrasser des fantasmes qui font de nous une émanation du grand capital, une nouvelle religion new age ou un charlatanisme technologique contemporain ». Si Technoprog n’est rien de tout cela (tablons sur leur bonne foi) comment comprendre alors la célébration d’une vie vécue sous forme de « potentiel » ? Hartmut Rosa dans son ouvrage Aliénation et accélération décrit parfaitement ce concours de remplissage de vie comme la « conséquence naturelle du jeu d’accélération mis en branle par la compétition et qui nous maintient, tels des hamsters, dans une roue en constante accélération. » Dans ce schéma, la condition même du bonheur est l’accélération (la publicité parlera d’ « expérience » ou encore de « découverte »). Pour épuiser cette « liste des choses à faire » sans s’aliéner (vis-à-vis du temps et des relations qui se saturent), la solution serait donc d’allonger la vie indéfiniment. Courir et rester au même endroit (rappelez-vous : « c’est trop lent »). Ce qui n’empêche pas Marc Roux de déclarer (lors d’un exercice d’équilibriste censé réconcilier décroissance et transhumanisme) que « c’est presque un droit à la lenteur qu’il faut revendiquer » (« c’est trop lent », mais il faut ralentir ?). L’objectif ici n’est pas de renvoyer Technoprog au classique péché d’hubris dont ils ont l’habitude de se défaire d’un tour de main. Juste peut-être de leur révéler une malheureuse ironie : qu’ils aient cinquante ou cinq-cents ans, les transhumanistes auront toujours aussi peur de la mort. Et finiront par mourir. Bardés d’artefacts divers pour devenir plus intelligents, plus grands, beaux, phosphorescents ou aimantés, ils ne se connaîtront pas mieux. Le sentiment d’être en vie n’est pas une question de quantité. Et s’il faut reconnaître à chacun le droit de mener sa vie comme il l’entend : méditation, apprivoisement de l’instant ou choix du cumul, il convient également de réaliser que dans ce dernier cas, la liberté des transhumanistes risque d’en faire les dindons d’une farce technologique qui les dépasse complètement…

Stop.

Nous pourrions continuer ainsi longtemps (on ne s’en privera pas) et à propos des nombreux sujets traités par l’association (démographie, eugénisme, déterminisme technique, etc.). Par ailleurs, il faut bien reconnaître que les tentatives de Marc Roux parviennent – au moins en apparence – à lisser les exubérances de ses homologues outre-Atlantique. S’il faut retenir une chose, c’est qu’il n’est effectivement pas nécessaire de mobiliser des clichés pour déconstruire l’idéologie transhumaniste : ses contradictions internes suffisent. Le mouvement a certes, appliqué un vernis progressiste, mais ça n’est qu’un vernis. Sitôt que l’association se défend de sombrer dans le solutionnisme, elle n’hésite pas à affirmer que l’ « amélioration morale » par la technique (via des implants neuronaux ? des médicaments ? qui décide de la bonne morale ?) nous aidera à nous « débarrasser de la tentation consumériste ». Sitôt elle se défend d’être eugéniste, elle met sur le même plan le choix des caractéristiques physiques de ses enfants via modification du génome et le choix d’un prénom… Ces paradoxes se sont enrobés d’ « éléments de langage » certes rassurant (démocratie, social, éthique) mais il n’est jamais vraiment question de savoir comment ces vœux pieux prennent vie. Soyons entiers : il est devenu légitime de se demander si les « technoprogressistes », tout bourrés de bonnes intentions qu’ils soient, ne sont pas tout simplement en train de militer contre leur propre camp, pour le plus grand bonheur de leurs grands frères (chez l’Oncle Sam et ailleurs) non contents de les laisser préparer le terrain pour leurs autres projets.

La discussion reste ouverte…

[1] Si une idéologie est une façon de se raconter l’histoire, alors force est de constater que le transhumanisme, qui met sur le compte de la technique les principaux « progrès » humains n’en n’est pas dénué. Ce qui n’enlève rien au fait que ses contradicteurs non plus.

[2] Textes attribués à plusieurs auteurs, je pars ici du principe qu’ils relaient la voie de l’association (qui précise d’ailleurs lorsqu’elle ne fait que relayer sans s’engager).

[3] Nous avons là un magnifique cas d’ « hyperloopisme » : croyance qu’une technologie nouvelle qui n’a pas fait ses preuves va solutionner tous nos problèmes rapidement et pour pas cher, et donc ne rien faire d’autre qu’attendre (Cf. https://twitter.com/MatttRab/status/974628130429325313)

Image en tête d’article : http://www.thealternativelimbproject.com/types/alternative-limbs/# (j’en profite pour signaler que je suis tout à fait favorable à l’invention de prothèses à des fins thérapeutiques…). Ce site référence un certain nombre de travaux d’ingénieurs (artistes ?) tout à fait exceptionnels. La technologie peut faire des miracles et tant mieux (même si les membres amputés ne repoussent pas encore tous seuls).

 

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