Tourisme, désir et prospective

Le tourisme n’échappe pas à la mode des visions futuristes. Les innovateurs de tous poils redoublent de créativité : le futur serait fait d’algorithmes prévoyant nos voyages à notre place et selon nos humeurs, de réalité virtuelle pour nous immerger dans une prochaine destination, d’interfaces « haptiques » pour en éprouver les textures… Le graal : la téléportation bien sûr, un rêve que l’humanité caresse depuis bien longtemps. L’impératif derrière toutes ces idées : réussir ses vacances, évacuer toutes les sources de stress et ne pas perdre ce temps si rare dévolu au repos bien mérité. Si l’on s’élève un peu cependant, le secteur touristique fait face à un autre défi d’ampleur : il est aujourd’hui responsable d’un dixième des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial, et cela ne fait que commencer. Penser le futur, à dix ou vingt ans, relève alors de la gageure : il faudrait imaginer une expérience touristique sans accrocs tout en réduisant l’impact du secteur sur la biosphère. Ces deux injonctions sont-elles seulement compatibles ? Est-ce une affaire de technologie ? Comment produire un futur – touristique – désirable et durable ?

Un article originellement publié dans les cahiers de tendances 2018 du Welcome City Lab

L’avenir du tourisme sera « sans couture », pouvait-on lire dans le dernier cahier de tendance 2016-2017 du Welcome City Lab. C’est un constat sans appel : les touristes sont devenus exigeants, ils n’hésitent plus à donner leur avis sur internet et ne sont jamais qu’à un clic du concurrent. En un mot : tout doit être parfait. Mais cet état de fait ne doit pas masquer une autre réalité : le tourisme est encore une activité relativement aristocratique : « seulement » une personne sur trente[1] voyage à l’étranger chaque année dans le monde, et cette minorité impose des pratiques qui changent fondamentalement la vie de tous les autres habitants de la planète. Si selon l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), le tourisme est « un moteur essentiel du progrès socioéconomique », nombreux sont ceux qui pointent du doigt son modèle « à l’occidental » duquel découlerait une « disneylandisation » du monde. Qu’entend-on par-là : une uniformisation des parcours (faciles d’accès), de l’accueil (toujours chaleureux), des activités (qui devraient être multiples où que l’on soit et sans lien aucun avec les particularités locales).

Ce nouveau consommateur pose de nombreux défis aux acteurs du tourisme, parfois jusqu’à l’excès. Au cours des dernières années par exemple, les « canons à neige » sont devenus standards, ils compensent les déficits de mère nature, bien incapable de contenter les skieurs tardifs. C’est le même contexte qui a vu naître les « garanties soleil » : s’il ne fait pas beau, vous êtes remboursé. C’est là tout le paradoxe du touriste moderne, s’il doit son existence au grand changement de paradigme qu’ont été les congés payés – ces respirations entre les phases de production – devrait-il pour autant exiger que la nature se plie à ses moindres désirs ? Le droit aux vacances implique-t-il le « droit au soleil » ? Le droit à la plage ? À la ville ? Ces choix ne sont neutres pour personne.

Bien sûr, cette tension entre nos désirs et ce que le monde peut absorber est connue. Par ailleurs, sa répartition demeure incertaine : il y a « des touristes » et « des tourismes ». Si certains vacanciers privilégient l’assurance contre tous les aléas, d’autres regrettent le manque d’authenticité des voyages organisés qui tendent à ressembler à des petits sauts d’un hotspot wifi à l’autre. Ainsi, le « tourisme en zone de guerre » est apparu, avec le risque comme moteur (entre 2 000 et 8 000 euros la journée). Ce phénomène ne charrie pas moins de questions éthiques que son cousin le « tourisme spatial », encore réservé à une élite en quête des sensations fortes (avec un ticket d’entrée à plusieurs millions de dollars, entraînement compris). Voilà qui est bien « futuriste ».

Quelles leçons pourrait-on tirer de ces constats ? Pour commencer : nous devons être en mesure de comprendre qu’annoncer un futur est un exercice délicat car il revient toujours à le faire advenir : si nous partons de la technologie seule, il y a fort à parier que nous nous retrouvions avec un touriste connecté, « big-daté », suivi et conseillé par des systèmes cybernétiques dont la seule préoccupation serait de répondre à ses désirs immédiats, voire à les provoquer en dehors de toute rationalité écologique. Il faudrait donc avoir une vision plus globale de l’innovation, pas seulement centrée sur la technologie – qu’il ne s’agit jamais d’exclure, mais bien de remettre à sa bonne place, c’est-à-dire au service des humains pensés comme faisant partie d’un écosystème qui les dépasse. Est-on en bonne voie ? C’est difficile à dire, selon un récent rapport[2] du ministère de l’économie : « Les innovations sociales et de tourisme durable ont une présence significative mais restent minoritaires. » Et pour cause, quand 51% des innovations du secteur concernent le marketing et le commerce, seulement 6% sont attribuées au tourisme durable. Il existe bien sûr de nouvelles formes de voyages responsables, des équipements écologiques introduits dans l’hébergement et la restauration, mais il reste encore une forte marge de potentiel à développer. Le transport par exemple, reste la première source d’émissions de gaz à effet de serre : où sont les candidats à l’innovation ?

Quelle peut être alors, le futur du tourisme ? Il est à la fois individuel et collectif. Individuel d’abord, parce que ce sont nos comportement qui changent les choses. Comme le rappelle l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME), les moyens de transport les plus rapides sont aussi les plus couteux énergétiquement, or le tourisme « lent » regorge de surprises et d’opportunités économiques. Pas si loin d’ici, des pistes cyclables transeuropéennes se développent, elles n’opposent en rien leurs modèles à d’autres innovations numériques qui ont aussi leur voix au chapitre (géolocalisation des lieux d’intérêt, informations touristiques en réalité augmentée, etc.). Pour que ce genre de voyage ne se limite pas à une élite culturelle, nous devons opérer une seconde transformation d’ordre collectif : retrouver le goût du « voyage », éprouver les distances plutôt que les éviter, découvrir des cultures (parfois dans sa propre région) plutôt que de chercher « le même » ailleurs. Acteurs publics et entreprises (artisans, commerçants) peuvent participer de cet effort, en revalorisant le savoir-faire local et en se distinguant plutôt qu’en cherchant à coller à un modèle universel.

Ces dernières décennies, Ryanair ou encore AirBnb ont rendu le monde accessible : nous avons cru que la technologie pouvait tout, allait « rapprocher le monde ». C’est en partie vrai. Cependant, face aux défis climatiques du siècle, si nous ne posons pas les bonnes questions, nous n’obtiendrons pas les bonnes réponses. Pour que le tourisme ait un futur, tout simplement, nous devrons bâtir d’autres imaginaires, des « plaisirs simples » et soutenables. Pour nous qui voyageons déjà et pour le prochain milliard d’êtres humains qui attend son tour et qui ne se contentera sûrement pas de vacances en réalité virtuelle.

[1] Source : Tourisme, l’industrie de l’évasion en chiffres https://www.monde-diplomatique.fr/2012/07/A/47941

[2] L’innovation dans le tourisme : diagnostic et perspectives https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/directions_services/etudes-et-statistiques/Analyses/2016-06-Innovation-tourisme.pdf

1 comment

  1. Excellent billet qui tombe, très cyniquement, au moment où je bosse en toute urgence sur une mission touristique. En voyant les offres (toutes normandes), je me faisais la réflexion que partir vraiment ailleurs n’était pas nécessaire pour souffler et se dépayser. J’aspire à aspirer un air plus pur que dans mon port pollué. Et si la Normandie me tente bien (sirènes du marketing que je produis) pour ce faire, je sais qu’une nuit à 100bornes de chez moi, simplement dans mon village familial paumé en montagne me suffit.

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