À quoi nous mène la honte prométhéenne ?

Google et Microsoft ont récemment dévoilé des programmes capables de tenir de courtes conversations avec un humain. Ces avancées de l’intelligence artificielle génèrent des émotions contradictoires : de la stupéfaction à la crainte parfois légitime d’être « remplacés » par des machines et même, le sentiment étrange d’être battu sur notre propre terrain. Ce phénomène, le philosophe allemand Günther Anders (1902-1992) l’appelle la « honte prométhéenne ». Introduite dans L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (1956), la notion désigne le sentiment de faiblesse qui s’empare de l’homme quand celui-ci compare sa condition biologique à la toute puissance de la machine. Anders souligne un décalage qu’il définit comme « l’a-synchronicité chaque jour croissante qui existe entre l’homme et le monde qu’il a produit. » En d’autres termes, l’homme serait dépassé par sa création – qu’il ne comprendrait plus – et ce phénomène le pousserait à souhaiter devenir lui-même une machine. Si cette honte prométhéenne demeure une clé de lecture intéressante pour penser notre rapport à la technique, elle n’en demeure pas moins arbitraire : qui est cet homme qui se sent réellement honteux face ses propres prouesses techniques ? Et quand bien même, en quoi cette honte pourrait-elle bien l’aider à surmonter sa condition pour adopter celle d’une machine ?

Trois contre-objections

Selon Anders, cette honte repose à l’origine sur un déphasage : contrairement aux machines, l’homme n’est pas irréprochable ni calculé dans les moindres détails. Il ne se serait pas pardonné le fait de devoir son existence au « processus aveugle, non calculé et ancestral de la procréation et de la naissance. » Ce qui nous ferait honte, ce serait d’être « devenu » et non pas « fabriqué » selon un plan et pour accomplir un destin précis. Se prémunissant à l’avance contre toute forme de critique, Günther Anders développe dans L’Obsolescence de l’homme un contre argumentaire discréditant ses détracteurs. Il démantèle soigneusement trois objections :

La première objection opère un renversement, plutôt que de rougir devant nos créations, nous devrions nous en enorgueillir : « Nous avons fabriqué nous-mêmes ces instruments. Il est donc naturel et légitime que nous en soyons fiers. »

Pour Anders, cette objection est purement rhétorique. Le philosophe écrit que personne n’incarne le « nous » qui y est employé. Tout au plus, on pourrait attribuer cette victoire de l’homme sur la matière à une poignée d’inventeurs, d’ingénieurs et peut-être quelques techniciens exécutants. En réalité, la plupart des objets techniques sont « déjà-là » lorsque nous naissons, ce qui ne nous offre strictement aucune raison de flatter une quelconque grâce intellectuelle commune à notre espèce. Anders poursuit : « Le monde des instruments n’appartient pas aux ouvriers : il n’est pas plus pour eux un objet de fierté qu’il n’est leur propriété. Il appartient encore moins à ceux qui ne sont pas intégrés au processus de production. »

La deuxième objection énoncée par Anders tient au manque de preuve à même d’illustrer ce phénomène : « Je n’ai jamais vu cette honte prométhéenne se manifester. »

Pour Anders, il est plutôt normal que la honte se fasse discrète. Qui plus est, elle n’est jamais le fruit d’une expérience extérieure directe puisqu’elle concerne un homme face à une chose, cette dernière étant dans l’incapacité d’en témoigner. L’homme cache sa honte et, dira même le philosophe, cache le fait qu’il cache sa honte. En résulte un comportement inverse : le sujet de la honte « adopte une attitude directement opposée à la honte, affectant, par exemple, « l’indifférence » ou l’impudence. » Ceci expliquerait pourquoi certaines femmes choisiraient le bikini à la plage : « Celle qui ne se cache pas n’est absolument pas soupçonnable d’avoir honte (et, par la même, d’avoir quelque motif de honte). »

La dernière objection affirme que la honte prométhéenne serait le symptôme d’une « réification de l’homme », c’est-à-dire de sa « chosification ». Le fait de nous ériger en objet parmi les objets conduirait au déshonneur de nous voir comparés à ceux-ci, à plus forte raison qu’ils tendent à devenir plus performants que nous ne le serons jamais.

C’est encore une erreur pour le philosophe. Anders écrit que l’homme ne souffre pas de sa propre réification, mais bien du fait qu’il n’est pas en mesure de se réifier. Pour le dire plus simplement, l’homme n’aurait pas « honte d’être une chose » mais bien honte « de ne pas être une chose ». A l’appui de ce dernier argument, Anders dénonce le « make-up » (le maquillage), c’est-à-dire le besoin pour les femmes de se transformer en choses (en « produits finis ») pour être visibles en société. Il différencie bien ce qu’il appelle la parure (qui met le corps vivant en valeur) du traitement (qui donne au corps la beauté des choses fabriquées), on ne sait pas en revanche sur quelle base il opère cette distinction (hormis le cas spécifique d’une femme essayant de devenir une poupée Barbie, la frontière entre parure et traitement est poreuse).

Les trois contre-objections ici avancées sont très intéressantes et à leurs manières, tout à fait pertinentes. Cependant, elles méritent quelques commentaires car la notion de honte prométhéenne n’en conduit pas moins – selon moi – à une impasse pratique. A en croire Anders, nous serions en face d’un phénomène plutôt invisible (ce qui est bien pratique puisque cela évite d’avoir à en proposer une observation), qui concernerait tous les êtres humains (quand bien même certains d’entre eux n’en feraient pas état) et qui provoquerait indubitablement le désir d’être fabriqué (ce qui se discute amplement).

Philosophie de l’occasion

Reprenons le fil objection par objection. Pour cela, empruntons à Anders sa « philosophe de l’occasion » qui a le grand avantage de partir d’une situation actuelle pour aboutir à une réflexion philosophique. Prenons un objet contemporain : l’intelligence artificielle (assistants vocaux, reconnaissance d’images et autre algorithmes employés pour résoudre des problèmes nécessitant le traitement de nombreuses informations).

Première objection : « Nous avons fabriqué nous-mêmes ces instruments. Il est donc naturel et légitime que nous en soyons fiers. » 

Anders y oppose donc le peu d’hommes impliqués dans le développement technique, à ce « nous » qui n’existerait pas. C’est vrai, quelques milliers d’ingénieurs de chez Google « seulement » sont responsables de « Google Duplex », cette petite merveille de l’IA capable de réserver une table de restaurant à notre place (en langage naturel et sans que la personne au bout du fil ne s’enquière de la nature robotique de son interlocuteur). Je ferai deux remarques à cet endroit. D’une part, il est tout à fait possible d’éprouver de la fierté liée à une appartenance purement symbolique. C’est le cas dans le sport : nous n’en sommes pas toujours les acteurs mais pouvons être fiers de voir notre équipe favorite gagner. Ensuite, ne pas être honteux ne signifie pas forcément être fier : il demeure tout à fait possible de mesurer l’avancée de la machine imitant les fonctions cognitives de l’être humain sans pour autant céder à la fascination. L’homme qui se compare à Siri, Alexa ou encore « AlphaGo » (programme ayant battu le meilleur joueur de Go en octobre 2015) n’est pas plus audacieux que celui qui tente de dépasser une automobile à la course. Comme le rappelle Jean-Jacques Delfour, « le match est truqué » et l’intérêt d’une telle compétition ne réside pas tant dans son intérêt scientifique que dans la volonté de faire honte à l’homme et ainsi de justifier tout un programme idéologique et économique privilégiant la performance technique à toute autre forme de valeur (programme qu’Anders est loin d’être le seul à avoir parfaitement bien compris). Retenons juste que la honte prométhéenne, lorsqu’elle existe, n’est pas seulement ressentie face à la machine mais aussi orchestrée par certains hommes pour imposer leur vision du monde.

Deuxième objection : « Je n’ai jamais vu cette honte prométhéenne se manifester. » 

Anders illustre sa contre objection avec les femmes en bikinis, vêtement dont la fonction serait de camoufler toute honte par l’exposition « exagérée » du corps. On pourrait bien sûr commencer par rétorquer que les raisons pour lesquelles les femmes décident de porter des bikinis sont multiples : profiter du soleil et du vent, montrer leur corps après des centaines d’années d’oppression ou encore séduire ou provoquer leur entourage. Certaines de ces raisons sont également applicables aux hommes. Dans tous les cas, elles peuvent être bien éloignées d’une quête de perfection du corps alignée sur celle de la machine.

Si nous reprenons notre assistant vocal, comment cette honte s’exprimerait-elle (ou plutôt, comment saurait-elle se rendre invisible) ? Sans doute par l’usage banalisé de l’outil à présent disponible depuis n’importe quel Smartphone. Questionner son robot « intelligent » à tout va montrerait notre détachement vis-à-vis de sa capacité à piocher des informations à toute vitesse dans une base de données géante. Et alors ? A-t-on honte d’utiliser un casse-noix pour casser une noix ? Au risque de répéter l’argument précédent, la seule raison d’éprouver de la honte face à ces outils est de croire ceux qui donneraient de mauvaises raisons d’en avoir honte, au premier rang desquels les technologues et autres transhumanistes qui tentent de nous convaincre que le corps est scandaleusement inexploité et risque bientôt d’être dépassé ou obsolète (selon quels critères ?). Bien sûr, il reste tout un tas de raisons d’en vouloir aux machines, les nombreux mouvements « technocritiques » qui ont ponctué l’histoire le prouvent. Cependant, ils ne relèvent pas moins d’une critique d’un ordre socio-économique (voir Les temps modernes de Chaplin) que d’une honte liée à ce que peut faire la machine mieux et plus vite que l’homme (visser, souder, couper, trier, enregistrer des produits en caisse, etc.). Le philosophe des techniques Gilbert Simondon (1942 – 1989) dira « l’automatisme et son utilisation sous forme d’organisation industrielle que l’on nomme automation, possède une signification économique et sociale plus qu’une signification technique. » Or si la honte ne relevait que de la comparaison avec la machine et non pas d’une critique plus globale relative au milieu socio-technique dans lequel elle s’inscrit, nous ne devrions logiquement pas non plus tenir la comparaison avec la mouche (qui vole, elle), la puce (qui saute plus haut que nous), le lapin (qui copule cent fois plus) ou encore le chat (maître incontesté du yoga). Faut-il en avoir honte ? Bien sûr, les animaux ne sont pas des créations humaines (enfin, mis à part le chien et certains animaux d’élevages), mais après tout, c’est bien en regardant voler les oiseaux que nous eûmes l’idée des avions.

Troisième objection : de la honte de ne pas être un objet

Dans cette dernière partie, Anders postule un complexe premier touchant les êtres humains : celui d’être né inadapté, sans fonction. En conséquence, l’homme serait le seul maillon susceptible de briser la perfection de ses propres machines, il serait « le saboteur de ses propres réussites. » Contrairement à Marx, pour qui l’aliénation vient du fait que l’homme se sent objectivé, réduit à un rouage d’une machine géante (littéralement : il se transforme en quelque chose d’hostile à lui-même), la honte prométhéenne est ressentie parce que l’homme ne fait pas partie de cette machine. Pour résorber cette honte, la solution consisterait alors à se faire machine et ainsi éviter toutes les erreurs humaines (rappelons bien qu’Anders ne souhaite pas voir s’opérer cette transformation, il explique dans quelle mesure les hommes pourraient y venir).

Enrichissons cette dernière supposition par deux propositions. La première accompagne la pensée d’Anders : envier les prouesses des machines dans l’accomplissement d’une tâche serait absurde, justement parce que les tâches en question sont strictement limitées. Simondon peut ici de nouveau nous être utile. Il appelle « hypertélie » le caractère surdéterminé d’un objet, c’est-à-dire sa trop grande spécialisation. Illustrons : une IA, un moteur d’avion ou n’importe quel autre objet n’est généralement conçu que dans un seul but précis (prendre un rendez-vous, voler à basse ou haute altitude). Or plus cette spécialisation s’accroit, moins l’objet est capable de faire autre chose, ce qui n’est pas le cas des êtres vivants pour qui l’adaptation au milieu est soit globalement meilleure, soit globalement pire. Corollaire : si les machines devenaient par magie des êtres biologiques, elles ne dureraient pas longtemps dans la nature.

D’autre part, les machines ne sont pas exemptes d’erreurs. Il arrive même que l’intervention humaine soit salutaire, comme le rappelle Juliette Faure : « En janvier 2018, un épisode d’erreur informatique a failli aboutir en scénario catastrophe. L’agence de gestion des urgences d’Hawaï a envoyé un message d’alerte téléphonique annonçant une attaque de missiles immédiate et ordonnant aux résidents de se mettre à l’abri. Cette fausse alerte issue d’une erreur technique a causé une vague de panique qui, sans intervention humaine, aurait pu contaminer les relations déjà tendues avec la Corée du Nord. » Avec cet exemple et bien d’autres, elle en conclut que la performance et la neutralité des outils informatiques sont partiellement illusoires : il y a toujours des gens derrière la machine. La question est plutôt de savoir dans quelle mesure un programme automatique (en l’occurrence, du code informatique) peut faire l’objet d’une délibération collective. Le « devenir machine » n’est donc pas une solution à la honte prométhéenne puisqu’il ne garantira jamais un monde sécurisé, éternel, parfait. Et même si c’était le cas, que veut dire « parfait » ? Bien sûr, Anders est avant tout critique à l’égard de ce devenir-machine, le problème réside plutôt dans un présupposé : les machines pourraient être parfaites en dehors de toute intervention humaine. On peut légitimement questionner le bien-fondé de ce présupposé que le philosophe partage avec ses détracteurs.

Günther Anders reste un penseur inévitable de la technique et si le concept de honte prométhéenne a un intérêt aujourd’hui, c’est celui de nous enseigner que nous ne devrions avoir honte de rien. Ce qui n’empêche absolument pas de poser un regard critique sur nos artefacts. Par ailleurs, le sentiment de honte est proprement paralysant : l’homme honteux ne peut rien faire car « il n’y peut rien » nous rappelle Günther Anders, et cette tétanie ne va pas le servir. Un tel concept ne risque-t-il pas de vouer l’entreprise critique à l’échec puisqu’il ne débouche sur rien de vraiment pratique ? Finalement, la réflexion qui reste ouverte ne tient-elle pas dans cette petite question : à qui profite la honte prométhéenne ?

Image en tête d’article : l’acteur Jared Leto interprétant Niander Wallace (mégalomane et richissime, le personnage est directement inspiré d’Elon Musk) dans le très mélancolique Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve. Niander Wallace est aussi le dirigeant de la société Tyrell qui fabrique des réplicants : une classe de sous-humains « artificiels »  réduits au rang d’esclaves par leurs créateurs. Leur affranchissement pourrait passer par un miracle : leur capacité à procréer (et donc à être nés, issus du désir et donc légitimement libérés de leurs maîtres). Chez les réplicants, c’est donc tout l’inverse de la honte prométhéenne qui est à l’oeuvre : leur liberté passe par la reconnaissance de leur statut d’êtres « générés » et non plus fabriqués.

3 comments

  1. « …contrairement aux machines, l’homme n’est pas irréprochable ni calculé dans les moindres détails… »
    D’où l’expression à la mode dans les cours de récréation il y a quelques décennies  » J ‘te calcule pas !  »
    Blague à part, cette histoire de honte prométhéenne ne me semble pas très pertinente pour dé-chiffrer notre environnement technique. Je ne connaissais pas Günther Anders. Il y a comme un relent de masochisme judéo-chrétien dans ce concept de honte prométhéenne. Je souscris par contre à l’idée d’une civilisation où la honte est un mot inconnu.  » Il est honteux d’avoir honte  » pourrait être le slogan de notre manière d’être. Et ça les IA pourraient en profiter à l’insu de leur plein gré…

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  2. Bonjour, la pauvre chose que je suis, une femme, peut vous expliquer pourquoi parfois je me maquille: tout autant que l’utilisation d’outils, l’homme est la seule espèce animale consciente de ses tares, et crée des outils pour y remédier; il y a aussi la possibilité d’être « enfin » soi-même, comme les opérations de chirurgie esthétique. En tant que travaillant grâce aux technologies et en créant des contenus, je suis pile en phase avec ce problème existentiel: sommes-nous de simples animaux en troupeau à se faire conduire paradoxalement par un ou des dieux, pour être contraints au maximum (puritanisme par exemple), où avons nous cette responsabilité inouïe de modifier notre environnement, par utilité, et par identité?

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    • Merci pour cette réflexion, oui vous avez raison cette question est centrale. Assez indéniablement, nous sommes des êtres techniques et en cela, destinés à modifier notre environnement (la question n’est pas tant de savoir pourquoi mais comment). Votre remarque rejoint tout à fait la pensée d’Ortega y gasset pour qui la technique est  » « l’effort pour économiser l’effort ». Après, je ne saurais dire si la chirurgie esthétique (tant les raisons d’y recourir sont différentes ; accident / esthétique) est une façon de « devenir soi » ou le devenir « aux yeux des autres ». –> http://maisouvaleweb.fr/jose-ortega-y-gasset-meditation-sur-la-technique/

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