Bad Blood : quand le modèle startup a du sang sur les mains

C’est l’histoire d’une startup qui devient la star de la Silicon Valley en jouant avec la santé des américains. Certes, les documents édifiants sur les dérives du modèle startup sont légions depuis quelques années. Je pense à Disrupted de Dan Lyons qui, sous une forme proche de la satire, pointait du doigt tout ce qu’il avait pu rencontrer de stupéfiant en vivant de l’intérieur la ruée vers l’or de Hubspot. L’histoire racontée aujourd’hui par John Carreyrou dans Bad Blood, Secrets and Lies in a Silicon Valley Startup est finalement très proche et on pourrait en trouver des dizaines. Mais là où il s’agit d’habitude « seulement » d’investisseurs qui finissent ruinés et d’utilisateurs qui vivront très bien sans le produit une fois la hype retombée et la boîte coulée, l’histoire de Bad Blood a mis des vies en jeu, sous prétexte de rendre le monde meilleur.

Un article proposé par Antoine Gouritin, journaliste et créateur du la série Disruption Protestante, une immersion audio dans la Startup Nation pour expliquer les enjeux des transformations en cours au plus grand nombre de citoyens, souvent dépassés par les événements.

La société en question s’appelle Theranos. La fondation de cette licorne (société valorisée à plus d’un milliard de dollars) est devenue l’un des mythes les plus puissants de la baie de San Francisco. Elle commence en 2003 quand Elizabeth Holmes, 19 ans, arrête ses études à Stanford pour se consacrer à une idée révolutionnaire. Le pitch est simple, bien huilé et parle à tout le monde : 70% des décisions médicales sont prises suite à une prise de sang et pourtant les analyses restent chères aux Etats-Unis. Ajoutez à cela le petit apport personnel : Elizabeth a toujours été effrayée par les seringues utilisées traditionnellement. Qui ne l’a jamais été ? La mission de Theranos consiste alors à proposer des tests réalisés grâce à quelques gouttes de sang prélevées sur le doigt et à un prix défiant toute concurrence.

Je ne m’attarderai pas ici sur les détails de l’histoire de Theranos racontée par John Carreyrou dans la première partie du livre. L’épopée est contée comme un thriller mêlant science, gros sous, connexions politiques et ambitions personnelles. Et ce n’est malheureusement pas un effet de manche de l’auteur. Sans trop dévoiler les révélations hallucinantes de Carreyrou, l’histoire peut se résumer comme suit :

La vision de Holmes et ses connexions familiales attirent les investisseurs de plus en plus nombreux au fil des ans. Confrontée aux réalités scientifiques, Holmes et son équipe se rendent compte que sa promesse de départ n’est pas réalisable. Il lui faut pourtant commercialiser quelque chose pour rester crédible auprès des investisseurs et des partenaires. Elle décide alors de tricher pour s’en sortir. L’illusion de réussite et la presse attirent de nouveaux investisseurs et la machine folle ne peut plus s’arrêter.

D’autres continuent pendant longtemps à ce rythme de levées de fonds entrecoupées de pseudo « démos » bidons pour déclencher la levée suivante. Il me tarde par exemple d’avoir le fin mot de l’histoire sur Magic Leap, cette société floridienne de « réalité mixte » qui a bidonné ses vidéos de démonstration pour masquer le fait qu’elle ne maîtrisait pas la technologie qu’elle était censée vendre. Elle a ensuite sorti timidement des outils pour développeurs… toujours sans avoir donné d’information sur le matériel sur lequel étaient censées tourner les applications qui seraient développées. Si l’arnaque est regrettable, elle n’aura nuit à personne d’autre qu’à quelques éventuels investisseurs peu regardants. Du côté de Theranos, les dangers sont bien réels : les tests sanguins renvoyés aux patients s’avèrent souvent faux et les conséquences de ces erreurs peuvent être dramatiques : ils peuvent entraîner un changement de dosage d’un médicament ou la prescription d’un traitement au mieux inutile, au pire extrêmement dangereux. L’auteur prend l’exemple d’une patiente de l’Arizona traitée pour des problèmes de thyroïde et déjà sous traitement. Les résultats d’un test Theranos auraient dû inciter son médecin à augmenter la dose de son médicament. Le médecin a eu la présence d’esprit de commander un autre test via un autre labo. Ce test s’est avéré normal. La patiente en question était enceinte et l’augmentation du dosage aurait mis en danger sa grossesse. Ce cas de conscience, qui visiblement n’empêche pas Elizabeth Holmes de dormir, a poussé certains anciens employés à tirer la sonnette d’alarme, comme le raconte John Carreyrou qui a été contacté et a sorti l’affaire pour le Wall Street Journal. L’histoire n’est pas complètement terminée, une enquête criminelle est en cours et la liquidation de Theranos n’est plus qu’une question de mois.

C’est cette enquête que l’auteur raconte, à la première personne, dans la deuxième partie de l’ouvrage. Et après avoir lu l’histoire de Theranos, on se surprend à ne plus savoir laquelle des deux parties est la plus folle. Intimidation, surveillance, guet apens, pression d’avocats, tout a lieu comme dans le meilleur film d’espionnage. Holmes crie au complot orchestré par ses concurrents historiques (les grandes chaînes de labos traditionnelles) et dénonce les méthodes de Carreyrou, deux fois récompensé du prix Pulitzer, soit dit en passant. Holmes se défend en expliquant qu’elle est victime des illégitimes critiques faites à ceux qui essaient de « disrupter » une industrie établie. Elle ajoute avec un certain avec aplomb qu’il faut « en passer par là quand on change le monde ». Une fois la fraude confirmée, Holmes en a même été réduite à dénoncer un complot sexiste

A la lecture de ce livre, j’ai beaucoup pensé au chercheur Evgeny Morozov, spécialiste des implications politiques et sociales du progrès technologique et du numérique. Cette explication par Holmes des jalousies et des rancoeurs du vieux monde envers les disrupteurs d’aujourd’hui est symptomatique. Le « progrès » ne doit pas justifier la fraude, la triche et la mise en danger des populations. Cette vision du progrès technologique explique aussi pourquoi des investisseurs et des gens très respectables ont suivi aveuglément l’auto-proclamée « nouvelle Steve Jobs ». Sur la première version de son site internet, Theranos expliquait que ses tests étaient plus fiables que les tests en laboratoire. Des études expliquent que 93% des erreurs dans les laboratoires d’analyse proviennent d’erreurs humaines. Theranos utilisant des machines et non des hommes, leurs tests sont donc plus fiables. La logique solutionniste dans toute sa splendeur.

Je rajouterai une référence à ce slogan de la vallée « fake it until you make it » qui est très révélateur du monde entrepreneurial dont la seule fin est de lever des fonds, quitte à dire qu’on fait ce qu’on ne sait (et ne saura peut-être jamais) faire.

Je ne peux pas m’empêcher de penser également à ce que l’on peut lire et entendre en France en ce moment. J’ai découvert récemment que la Banque Publique d’Investissement (BPI) – donc de l’argent public – participait à une levée de fonds de Spartan, société à fort potentiel international hébergée à Station F, le plus grand incubateur de startup au monde de Xavier Niel. Que fait cette entreprise ? La réponse est sur leur site : « Les caleçons anti-ondes SPARTAN protègent votre virilité des ondes des téléphones portables et Wi-Fi. Une technologie de pointe brevetée associée à un design élégant. Si vous en avez, protégez-les. » On nous explique également que la technologie en question a été testée par « MET Labs, USA ». Les scientifiques ont de gros doutes, Spartan admet sur son site que la nocivité des ondes des téléphones portables et du Wi-Fi n’est pas prouvée. Évidemment, le danger pour le consommateur n’a rien à voir avec Theranos, au pire le consommateur aura dépensé 42 euros pour un boxer qui ne sert à rien…

Au-delà de ces coups marketing douteux à base de fake news scientifiques, on encourage tout le monde à créer des entreprises #TechForGood à « impact positif ». On ne compte plus les talks « inspirants » de ces entrepreneurs. Rappelons nous seulement qu’un des modèles sur lequel beaucoup se sont basés lors de la dernière décennie a été Elizabeth Holmes.

Ces quelques lignes m’amènent à une seule conclusion en forme d’appel aux éditeurs : traduisez rapidement le livre de John Carreyrou et celui de Dan Lyons en français ! Ce n’est qu’en diffusant largement des ouvrages importants comme ceux-là dans notre langue que l’on pourra commencer à faire prendre conscience à la Startup Nation que le modèle qu’elle suit aveuglément n’est pas le seul, l’unique et le garant de la réussite et de l’émancipation de tous.

Heureusement, il est possible de trouver des sociétés en hypercroissance qui sont réellement “ForGood” dans la Startup Nation. Pour vous en convaincre, je vous invite à écouter l’épisode 5 de Disruption Protestante !

Et pour rester dans l’audio, si vous souhaitez écouter John Carreyrou raconter l’histoire via une interview très bien menée, ça se passe chez Recode.

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Finalement, Elizabeth Holmes aurait peut-être dû prévoir un plan B

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