Internet doit-il disparaître ? Episode II : rendre visible l’invisible

Digital Art

Dans la première partie de ce billet, j’expliquais comment la disparition de la technologie pouvait dériver vers une fabrique à comportements standardisés et donc modifier l’homme dans ses caractéristiques les plus essentielles. En effet, le rapport à la technologie disparaissant, il devient de plus en plus difficile de comprendre ce qu’elle implique comme changements psycho-sociologiques dans nos sociétés, d’où l’urgente nécessité de la rendre visible, de nouveau.

Tout n’est pas tout noir ou tout blanc. Mais propulsées par de fantastiques avancées technologiques, certaines startups ne voient pas nécessairement qu’elles contribuent très directement à la constitution culturelle et psychologique des individus et donc à leur destruction potentielle [1]. Par ailleurs, l’idée n’est ni de leur faire un procès d’intention, ni d’adopter une posture vilainement technophobe. Qui plus est, ces entreprises pourront aussi contribuer à créer des solutions à travers des dispositifs rendant visible ce qui ne l’est plus.

Dans le champ numérique, ces dispositifs sont aujourd’hui assez limités. L’art numérique en fait partie, il est ce contre-pouvoir dans la course à la simplicité. Il redonne consistance et poésie aux procédés qui sous-tendent nos usages, il reconstruit un rapport sensible à la technique. Ainsi le théâtre, la littérature, la bande-dessinées et bien d’autres formes d’expression peuvent contribuer à rendre apparent ce qui était caché [2].

Mais quand on parle d’usages réels et quotidiens « dans nos mains », les choses deviennent tout de suite beaucoup moins concrètes. Le philosophe Bernard Stiegler par exemple, appelle à créer des « technologies de l’esprit » impliquant les individus eux-mêmes, dans une démarche créative (Wikipédia est un bon exemple de ce qu’on appelle aussi « l’économie contributive »). Evgeny Morozov quant à lui, propose d’insérer des « frictions » dans la technique (par exemple en créant des mécanismes de feed-back sur certains appareils afin d’établir une forme d’empathie avec l’utilisateur, voire à cet effet le cas de la chenille qui ne dort jamais). Pour l’essayiste Ariel Kyrou, il faudrait créer « des dispositifs de conscience » dans la technologie, il laisse la voie ouverte aux ingénieurs en insistant surtout sur le fait qu’il est urgent de nourrir leur esprit critique. On pourrait également citer le penseur Ivan Illich qui souhaitait mettre en place « des indicateurs qui clignotent chaque fois que l’outil manipule l’homme ».

The Never Hungry Caterpillar from Folkwang | Experience Design on Vimeo.

Le point commun de toutes ces initiatives, c’est qu’elles s’attachent à réinventer le rapport à la technique, et donc à internet, en le basant sur la collaboration et la relation [3] avec le milieu qu’il est devenu. La relation « souhaitable », c’est celle qui nous laisse prendre des décisions, c’est celle qui ne nous ôte pas nos capacités mais qui contribue à les étendre (si ça n’est pas clair, voyez si vous pouvez encore retenir un numéro de téléphone par cœur, vous guider sans GPS ou écrire à la main sans faire de fautes d’orthographe, on passe souvent l’éponge trop rapidement sur ces exemples de « prolérisation » des individus rarement compensés). En somme, si internet est amené à disparaître, alors nous devrons créer une manière d’internaliser les externalités qu’il produit et que nous avons décrites plus haut.

Ceci étant dit, il y a fort à parier que quelques initiatives plus ou moins isolées, aussi audacieuses soient-elles, peinent à contrer les lignes de startups californiennes acquises à la cause de l’argent et en recherche de développement exponentiel. Mais il faut bien commencer quelque part.

Non, internet ne doit pas disparaître

Rappelez-vous, la question était Internet doit-il disparaître, et non va-t-il disparaître. Internet va se dissoudre disions-nous, tout comme l’argent liquide s’est dissout dans la carte bleue. Nos objets connectés fonctionneront bientôt dans une autonomie presque totale et une grande partie des routines informatiques aujourd’hui manuelles s’automatiseront et se dissoudront elles-aussi. Pour autant, il ne faut pas laisser la technologie nous filer entre les doigts en prétextant que cela nous facilitera la vie.

C’est là toute la difficulté de la controverse. Récemment, un ancien cadre de Google en appelait à dans son manifeste Time Well Spent à travailler sur une refonte totale des techniques de Design Produit avec l’objectif de ne plus polluer le temps des utilisateurs, mais bien de le leur rendre. Rand Hindi utilise le même genre d’argument en déclarant qu’il souhaite avant tout éradiquer les notifications intempestives. Si la démarche est honorable, elle ne doit pas cacher que si dans certains cas réduire les frictions est une nécessité, dans d’autres cela produira des externalités au moins aussi négatives pour l’être humain.

C’est là tout le caractère ambivalent de la technologie.

Épilogue

Le sociologue Dominique Cardon terminait son récent ouvrage A quoi rêvent les algorithmes par la métaphore suivante : « Il faut demander aux algorithmes de nous montrer et la route, et le paysage ». Sans tomber dans une critique gratuite, voire idéologique des procédés d’intelligence artificielle les plus à la pointe, il en appelait à la réhabilitation du hasard et de la sérendipité dans nos technologies. De la même manière et au risque de basculer dans une béatitude toute personnelle, je tiens encore à affirmer que :

  • Non, je ne veux pas qu’on me propose systématiquement l’application la plus pertinente en fonction du pays que j’ai choisi de visiter,
  • Non, je ne veux pas qu’on m’impose un trajet en voiture si je préfère passer par une petite route accidentée bordée de peupliers,
  • Non, je ne souhaite pas arrêter d’interagir avec les objets, les outils, ni arrêter de ressentir quelque chose pour certains d’entre eux,
  • Non, je ne veux pas qu’on me mente en déclarant que j’ai le choix et que je peux aller vivre dans une caverne (et pourtant, il y aurait des choses à y faire). [4]

Et cela n’aura de sens qu’en déclarant parallèlement que oui, je veux être en harmonie avec mon environnement technique, y participer activement, savoir que sa présence me guide, me supporte et me complète. Mais qu’aussi, je souhaite pouvoir conserver du risque, de la peur, du non-assuré et un certain frisson irrationnel que la technologie évacue par principe. Je souhaite également pouvoir être un acteur conscient des technologies qui m’entourent et de ce qu’elles impliquent comme changements dans la vie des autres, pour la planète, pour mon propre psychisme; ne serait-ce que pour conserver l’entière capacité d’y porter un regard critique. 

Si l’internet de demain disparaît, c’est parce qu’il sera partout, il sera « symbiotique » disent certains [5], et il sera réussi s’il n’engloutit pas nos perceptions. Alors cet internet, inventons-le ! Il est grand temps de donner tort à Georges Bernanos :

« La seule machine qui n’intéresse pas la Machine, c’est la Machine à dégoûter l’homme des Machines, c’est-à-dire d’une vie toute entière orientée par la notion de rendement, d’efficience et finalement de profit. »

Georges Bernanos, la France contre les robots


Notes de l’article

[1] Stiegler, Bernard, Dans la disruption, allons-nous devenir fous ?, Les Liens qui Libèrent, 2016, 480p (retour au passage)

[2] Pour prolonger la réflexion sur le sujet de la matérialisation de la technologie rendue invisible, rendez-vous sur : http://digital-society-forum.orange.com/fr/les-actus/782-et-si-nous-avions-besoin-des-artistes-pour-rendre-visibles-les-fantomes-de-nos-technologies- (retour au passage)

[3] « Relation » utilisé ici au sens que lui donne Gilbert Simondon : « L’objet (…) est une relation avec un milieu qu’il contribue à moduler ». Pour aller droit au but dans l’oeuvre du philosophe, je vous invite à lire l’ouvrage suivant : Chabot, Pascal, La philosophie de Simondon, Broché, 2003, 157p (retour au passage)

[4] A ce sujet, voir la notion de “monopole radical” chez Ivan Illich, sommairement expliquée sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monopole_radical (retour au passage)

[5] Voir l’intervention de Joël de Rosnay sur le web symbiotique: http://www.dailymotion.com/video/x47z47_les-quatre-web-de-joel-de-rosnay-du_techl (retour au passage)

5 comments

  1. Ouais, clairement : l’enjeu n’est pas de savoir si la technologie va ou non nous faciliter la vie, si elle va ou non nous dégager plus de temps… L’enjeu véritable est de savoir si nous allons en disposer de ce temps, et comment.
    Typiquement : je ne peux retenir des numéros de téléphone (je n’ai jamais pu, en fait… Mauvais exemple), et je fais toujours des fautes, peu importe la façon dont j’écris (sur le pc, ou à la main). En revanche, je peux encore me repérer sans GPS, parce que j’ai un excellent sens de l’orientation, souvent meilleur que lui, et que je trouve plus amusant de me débrouiller seule. J’ai un orgueil suffisamment démesuré pour ça… En revanche… Je retiens beaucoup moins précisément une information rarement utilisée que le cheminement nécessaire pour y accéder. J’utilise (et depuis fin 90 en plus) Internet comme une extension de ma mémoire, et comme une sorte de carnet à « Ah, j’te l’avais bien dit ». Mais je n’ai pourtant pas le réflexe de tout lui déléguer.
    [A priori, on se fout de ma vie, mais j’te jure que j’ai un but]
    Je pense que cette sorte de résistance – très hypocrite vu mon métier, je dois l’admettre – vient du fait que j’ai été habituée à chercher dans les livres, à discuter « irl » avec les gens, et à tout couper pour réfléchir parfois en regardant les oliviers sous le vent. Exemple bête et méchant : un doute sur la définition exacte d’un mot ? Si je suis sur le pc, je regarde sur le pc, évidemment… Si je suis n’importe où dans la maison, alors que mon pc n’est pas super loin… Je cherche dans le dictionnaire ! J’ai toujours ce premier réflexe.
    Et pourtant, j’ai connu la machine très tôt. Du coup, je suppose (suppose), que le renoncement vient plus ou moins de la confiance que l’on a en son environnement tangible et en soi-même (c’est faussement philosophique mon propos).
    Quoi qu’il en soi, l’enjeu est là. Et on le retrouve bizarrement dans le travail, ou les tâches ménagères : le progrès c’est bien… Si on en fait quelque chose.

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  2. Je complèterais ce que dit Camille (si tu me permets, Camille ?). La question semble même être : est-ce que l’Homme (et la Femme) veu(len)t assumer la responsabilité de sa(leur) propre existence ? C’est que nous avons parfois tendance à déléguer des responsabilités à la Machine pour nous faciliter la vie, et que la pente naturelle est de plus en plus déléguer. Or, perdre de l’autonomie, c’est perdre un peu de notre façon d’être adulte.
    Il n’y a pas de mal à vouloir nous simplifier la vie (question morale, je sais), mais le risque de trop vouloir nous la simplifier c’est de la perdre.
    Si je tire une conclusion de tes deux articles, c’est qu’en effet l’être humain est parfois tenté d’échanger sa position avec la Machine : de Créateur et donneur d’ordre, décideur et responsable, il tend à devenir Créature et subordonné, soumis et infantile.
    Donc oui, ce temps dont nous disposerions, comment l’employer ? A regarder des émissions de télé-réalité ?
    C’est notre rapport au monde qui change. Nous lui enlevons toute friction parce qu’il est perçu (souvent à juste titre) comme dangereux pour nous, en tant qu’espèce comme en tant qu’individu.
    Mais c’est l’essence même de la vie que de se frotter aux autres et au monde.
    Vouloir tout « huiler » revient à vouloir ne plus vivre… sagesse que j’aimerais posséder à chaque instant, d’ailleurs…

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  3. Oui, c’est vrai, on a l’impression que pour beaucoup de sujets, on jette l’éponge. J’ai un billet qui arrive sur le voyage au temps des réseaux, c’est particulièrement vrai dans ce cas. Notre rapport au monde est avant tout rassurant, on n’ose plus prendre des risques, à l’heure même où on nous bassine avec l’entreprise de soi-même…

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  4. Des réflexions pleines de bon sens (comme toujours dirais-je pour flatter l’égo de notre cher Mais Où Va le Web ;) ) La problématique de la technologie / Internet comme « béquille » et non plus comme aide « supplémentaire » me pose problème aussi. Dans les études (« merci » Wikipédia ?) les recherches… Serais-je aujourd’hui capable, en fonction seulement des index, des mots clés et des références bibliographiques d’un livre, de retrouver tel auteur, telle citation, tel ouvrage… J’en doute. Alors que j’aimerais.
    Cet espèce « d’hypocrisie » comme on disait, joue aussi sur la façon dont on appréhende l’autre et le monde… Vivre en réseau, en communauté différentes, passer de l’une à l’autre avec facilité grâce à la technologie mais en étant finalement cloisonné par cette même technologie (difficile d’en sortir une fois qu’on y est). Internet devrait (ou du moins, nous devrions réussir) à remettre cette fameuse « sérendipité », cette recherche du hasard, de la rencontre hasardeuse, qui finalement peut être facilitée par les technologies mais que finalement nous n’exploitons pas. Peut-être par l’éducation et les usages, cela évoluera ?

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  5. Article qui ouvre vers des questions intéressantes : derrière la transparence, il y a effectivement la question de la conscience, mais aussi de l’accessibilité, notamment d’un point de vue démocratique (c’est un peu ma marotte dès lors qu’on cause techno).
    Contrairement à Ellul, je ne crois pas que la technique soit mauvaise en soi. Je m’inquiète plutôt de savoir qui la commande et quelle est sa finalité. Or, dans un système capitaliste, c’est le capital.

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