Innover avec Gilbert Simondon, ou comment réapprendre à faire aimer les machines

Nous n’aimons plus nos objets technologiques. La modernité a siphonné ce qui restait de respect entre nos machines et nous-mêmes. Chaque année, ce sont des millions de téléphones, de téléviseurs, de réfrigérateurs que nous jetons, faute de les avoir conçus ou entretenus pour durer. A mesure que nos appareils « progressent », il semblerait que nous ayons abandonné l’idée même d’apprendre à les connaître et à les apprécier pour ce qu’ils sont : des créatures humaines à même de nous faciliter la vie.

Ces quelques lignes font suite à mes lectures estivales de Gilbert Simondon, philosophe « de la technique », si l’on peut dire. Penseur, en tout cas, des machines, de leur genèse et de leur mode d’existence, pour reprendre le titre de sa thèse complémentaire, publiée en 1958.

Nous devons réapprendre à aimer nos objets techniques. Corrélativement, nous devons réapprendre à innover pour produire des objets techniques appréciables. Or l’innovation telle qu’elle est pratiquée ne parvient que trop rarement à cette fin, qu’il nous faudra tout d’abord expliciter…

Ce qui fait qu’il y a « progrès technique », le processus de concrétisation

Souvent dépréciée par la philosophie, la technique, et ce qu’on appelle par extension la technologie, est pourtant au centre de nos préoccupations. Aussi attirante qu’anxiogène, on la présente comme la solution à tous nos problèmes ou bien comme leur origine. C’est le fameux Pharmakon de Platon : la technique est à la fois un remède et un poison.

Gilbert Simondon a ouvert de nouveaux chemins à la pensée de la technique. En se demandant comment on en venait à inventer et à faire progresser un objet technique, il a produit une pensée tout à fait originale. Le philosophe distingue trois catégories dans la technique : « les éléments (diodes, puces, circuits imprimés, etc.) constituent des objets [individus] (téléphones, téléviseurs, ordinateurs) qui font partie d’un ou plusieurs systèmes techniques [ensembles] (transports automobiles, réseaux télématiques, construction et entretien de bâtiments, etc.) » (1).

Pour expliquer l’origine et le devenir des objets techniques, Gilbert Simondon parle de « lignée technique », les objets techniques allant vers plus de cohérence interne (ou « autocorrélation »), dans un processus dit de « concrétisation », qui fait qu’ils intègrent de plus en plus de fonctions diverses en un seul corps. Un objet deviendrait concret, à la manière d’un être vivant qui « évoluerait », si l’on devait forcer l’analogie darwinienne. En fin de parcours, l’objet technique absolument concret atteindrait une forme d’autonomie, jusqu’à pouvoir se passer (ou presque) de l’intervention humaine et en ayant intégré tous les effets potentiels de son milieu environnant.

« Un objet technique est d’autant plus évolué qu’il n’est pas en lutte avec lui-même. Un objet technique évolué est celui dans lequel aucun effet secondaire ne nuit au fonctionnement de l’ensemble, ou aucun effet secondaire n’est laissé en dehors de ce fonctionnement. » 

Le processus de concrétisation

Nos objets techniques ont-ils progressé ?

Essayons de poser un regard simondonien sur nos objets techniques les plus usuels. Par exemple cet appareil que nous avons tous : le Smartphone. Après le téléphone, et avant celui-ci d’autres techniques de communication longue distance (télégraphe), le smartphone est l’aboutissement d’une lignée. Au cours des vingt dernières années, beaucoup d’entre nous ont eu dans les mains un Nokia 3310 ou son équivalent, puis un téléphone intelligent (iPhone et les autres, fin des années 2000).

Il n’est pas abusif de déclarer que si des ajouts substantiels ont enrichi l’appareil original (gyroscope, GPS, accès à internet, etc.), certaines fonctions initiales ne sont pas nécessairement mieux rendues. Si un Smartphone s’intègre beaucoup plus en profondeur dans le milieu technique qu’a créé l’homme (par exemple, les réseaux), il souffre de nombreux ratés : quelques mois suffisent pour que le système d’exploitation ressemble à une pelote de laine après le passage d’une meute de chats, les bugs sont quotidiens, la batterie déficiente (d’où cette dépendance extrême au réseau électrique… ce qui n’est pas très « concret » !), l’écran rayé, etc. Tant et si bien que si vous partez une semaine au Tibet et que vous avez besoin d’être appelé ou d’appeler en cas d’urgence, vous opterez probablement pour le Nokia 3310. Nos téléphones modernes se détériorent exagérément du simple fait de leur utilisation, or le philosophe a ce mot :

« L’objet ne doit pas être autodestructif, il doit se maintenir en fonctionnement stable le plus longtemps possible »

Dans la course à l’innovation, nous avons, semble-t-il, délaissé la stabilité de l’objet. Ces déficiences ne doivent rien au hasard, il faut bien vendre des smartphones, chaque année, et de préférence de plus en plus pour assurer la croissance. Certes, l’obsolescence dite « programmée » commence à être encadrée, mais il serait naïf de croire que cela suffira à régler le problème car l’obsolescence est aussi culturelle, esthétique, et fonctionnelle – dans le cas par exemple d’une pièce à durée limitée et inchangeable insérée à dessein dans un appareil. Ce dernier cas d’obsolescence fut employé par Apple dont les batteries des iPod tombaient systématiquement en panne au bout de 18 mois, ce qui va clairement à revers du principe simondonien selon lequel un progrès se mesure justement au fait qu’une pièce seule ne se détache pas du tout, mais en est en quelque sorte issue, ce qui diminue les chances qu’elle faillisse de son côté et nuise à l’ensemble. Exemple avec une lignée de moteurs :

« L’ancien moteur se présente comme la coordination de sous-ensembles de fonctionnement, il suffit qu’il y ait un sous-ensemble qui ne fonctionne pas pour que la conservation de tous les autres sous-systèmes soit menacée. […] En revanche, lorsque le refroidissement est réalisé par un effet solidaire du fonctionnement d’ensemble, le fonctionnement implique en tant que tel refroidissement: si le moteur tourne, c’est donc que le système de refroidissement n’est pas en panne parce que le moteur a été conçu de telle sorte que l’échange d’énergie provenant du système de refroidissement est indispensable au fonctionnement d’ensemble. » (2)

Quoiqu’il en soit, un iPhone en parfait état de fonctionnement finira toujours par être remplacé par le suivant qui le dévaluera de par sa simple apparition (et à grand coup de campagnes de marketing). Simondon illustre ce phénomène en expliquant que la cause du progrès est double, à la fois technique et économique. La cause économique, impure selon Simondon, ferait appel à « un réseau diffus de motivations […] si bien que certaines tendances à la complication se font jour dans des domaines où l’objet technique est connu à travers des mythes sociaux et des mouvements d’opinion et non apprécié en lui-même »

Ce point est important car il souligne la polysémie que l’on accorde au progrès (voire, au « mythe du progrès ») lorsqu’on tente d’en faire un synonyme de « mieux » ou de « croissance ». Or le progrès est avant tout ce qui s’évalue non comme tel, mais en fonction de son impact sur la société, la nature, etc.

Gilbert Simondon

Pour mieux innover, il faut que nous devenions des « mécanologues »

Il est toujours possible de mieux faire. Nous disions plus haut qu’il était temps d’aimer nos objets technologiques, et de les construire avec cet objectif. Quelle tâche ardue ! A y réfléchir, si nous lâchons nos appareils tous les 18 mois, c’est parce qu’on nous y incite, mais aussi parce que nous ne les aimons pas (comme conséquence directe de cette incitation). Nous ne les aimons pas comme nous pouvons aimer une vieille machine à écrire ou l’ancien moteur d’une motocyclette. Nous ne les aimons pas comme ce vélo réparé une douzaine de fois, trajet après trajet.

Le marketing échoue totalement dans cette entreprise de réconciliation entre l’homme et la technique. Il nous mène par le bout du nez, c’est-à-dire par notre désir de « faire comme tout le monde », « ne pas être dépassé », autrement dit par le regard stupéfait voire stupide (de stupor : engourdissement) que nous portons les uns sur les autres. Nous idolâtrons les objets un temps très court puis nous les délaissons misérablement. La force de Simondon est d’avoir parfaitement compris ce relâchement, cet abandon de nos créations (quel dommage !). Ce que le philosophe promeut pour résoudre la question, c’est une forme de culture technicienne. Connaître pour apprécier, entretenir, maintenir. Simondon demande que l’homme devienne un « technologue » ou un « mécanologue » : un homme respectueux de son œuvre technicienne. Il militait d’ailleurs pour supprimer la distinction entre éducation technique et éducation humaniste, afin de ne pas établir de hiérarchie entre les deux. Il mettait en pratique cette vision auprès de ses étudiants :

« Il amena ses élèves de 10 et 11 ans à démonter puis remonter un moteur de voiture, y compris le système d’allumage et avec la manipulation du combustible. Quand on lui objecta la dangerosité de l’entreprise, il répondit : « un adulte de 50 ans qui ignore le fonctionnement d’un moteur est plus dangereux qu’un enfant de 10 ans qui le connaît ». » (3)

Dit plus simplement, il faudrait respecter les machines et leur « intelligence », plutôt de chercher – comme cela semble être la mode – à oublier la technique pour se concentrer sur « l’usage ». L’un ne va pas sans l’autre. Seulement voilà, nous avons totalement  desintellectualisé le rapport à la technique. Tout est fait pour que nous n’accédions pas au fonctionnement de nos différents instruments. De plus en plus les appareils sont conçus de façon à dissimuler leurs rouages. Le leitmotiv : « la ménagère n’a pas besoin de comprendre comment fonctionne une machine à laver du moment que celle-ci fonctionne ». On pourrait ajouter « jusqu’à ce qu’elle ne fonctionne plus » (allô, le service après-vente ?). Lorsqu’on dit, bêtement (comme Bouygues par exemple), « j’aime la technologie » pour dire qu’on est content de jouer avec sa tablette ou autre chose, c’est  par antiphrase : comment aimer ce qu’on ne connaît en rien ?

De ce point de vue, on pourrait considérer que Steve Jobs a fait beaucoup de mal à la relation entre l’homme et la technique. Les appareils Apple restent un mystère pour leurs utilisateurs, preuve en est avec les formules assurantielles de la marque à la pomme : quand ça ne marche plus, on vous le change sans plus d’égard pour la machine. Surtout, ne l’ouvrez pas ! L’esprit même de ce que l’on nomme aujourd’hui l’expérience utilisateur (ce rapport sans couture à la technologie considérée dans sa seule dimension servicielle) a pour fondement cette monumentale erreur philosophique. Tout le paradoxe de l’innovation réside bien là (car, soyons réalistes, nous sommes aussi très heureux de ne pas passer des heures à réparer ce que l’on ne comprend guère, et qui se remplace dans une très chic boutique Apple). Ajoutons tout de même que de nombreux industriels rejoignent Apple dans ce méfait.

« Les objets techniques qui produisent le plus d’alienation sont aussi ceux qui sont destinés à des utilisateurs ignorants »

Personne n’a envie de lire une notice de 200 pages

A quoi nous mènent ces constats ? Pour commencer, et pour couper court aux objections stériles, il n’est certainement pas question de jeter l’éponge et « d’arrêter d’innover ». En revanche, il peut être utile de pointer du doigt ces simples faits :

  • Il est regrettable que les aspects techniques de nos appareils aient été relégués à d’illisibles notices de 200 pages que personne ne lit (il en va de même pour les fameuses conditions générales d’utilisation (CGU), comment ne pas faire le rapprochement ?).
  • Il est regrettable qu’à l’heure où la technologie envahit littéralement nos vies, la curiosité soit devenue une tare (le fameux « du moment que ça marche »).
  • Il est regrettable que ce manque de connaissance conduise à des gâchis monumentaux, à des désastres écologiques, à des risques pour nos libertés.
  • Il est regrettable que l’écart se creuse, entre l’évolution de nos objets et le degré de compréhension que nous en avons à mesure qu’ils se complexifient (pensons aux algorithmes qui sont également des machines ! Ou encore à l’arrivée de l’intelligence artificielle, mais on pourrait tout aussi bien parler de l’industrie chimique ou pétrolière).

Il y a quelques années, alors que j’acquérais mon premier ordinateur, je fus initié à quelques rudiments d’informatique : débrancher un disque dur (après avoir préalablement évacué l’électricité statique de son corps à l’aide d’un objet métallique), coller un micro-processeur puis un ventilateur, changer une barrette de RAM, entrer dans le BIOS (Basic Input Output System) pour réallouer une partie de la mémoire à la carte graphique, etc. Dix ans plus tard, cet ordinateur fonctionne toujours parfaitement. Entre temps, des parents, des amis ont voulu changer un certain nombre de fois leurs propres ordinateurs devenus trop lents… sans avoir pensé à décrasser le ventilateur (littéralement étouffé par la poussière dans des tours toujours sous scellée), ou à upgrader telle ou telle pièce. Chaque fois, ces mêmes rituels faisaient gagner plusieurs années aux machines, autant d’argent d’économisé et de satisfaction à avoir rallongé la vie de ces êtres techniques bien innocents. Ne nous le cachons pas, la plupart des constructeurs savent bien comment entretenir leurs appareils mais ne le disent jamais à leurs clients : les machines à laver tombent souvent en panne car on y met trop de lessive, parce qu’on ne change pas le filtre ou tout simplement parce qu’elles tournent à 30 degrés en permanence (il faut faire des cycles à 90 degrés !).

Certes, nous ne sommes pas tous également formés pour ce genre de chose : untel en saura plus sur l’informatique qu’une autre personne sur les machines à laver, le savon ou bien l’agriculture. Mais force est de constater que l’obscurantisme est en marche : nous perdons certaines compétences. Ce n’est pas pour rien qu’on en fait tant à propos de ces cadres dynamiques qui deviennent artisans : nous avons besoin de remettre du sens dans nos vies, dans nos objets et dans ce qu’ils produisent. Ce n’est un hasard non plus si fleurissent ici et là des Fablabs et autres Hackerspaces ! Et rien ne dit non plus que ces initiatives – individuelles ou collectives – changeront le fond du problème, mais elles ont le mérite d’exister.

D’une certaine manière, le logiciel libre est beaucoup plus propice à l’action des mécanologues que les systèmes fermés, mais c’est là une découverte bien banale. Les modèles contributifs (sur le format Wikipédia) sont évidemment l’avenir. Ils permettent à chacun d’en disposer librement, d’apporter son savoir et de récolter les contributions de tous. A leur façon, ils fonctionnent grâce à la passion que chacun apporte dans la construction d’une œuvre commune et sans arrière-pensées. Pour en revenir à nos téléphones, un Phoneblock (genre de smartphone dont les pièces peuvent s’imbriquer et se remplacer façon Lego) paraît mieux indiqué qu’un iPhone pour prendre conscience du fait qu’une machine fonctionne par assemblages de pièces qui interagissent. Rien ne dit en revanche qu’un tel appareil sera rendu moins vite obsolète, pièce par pièce.

Le concept du Phoneblock, depuis https://phonebloks.com

Aimer… ou être aliéné par les machines

Je suis conscient du fait que passant de la philosophie au terrain, il y a un fossé qui a pour largeur le réel. Ce à quoi j’ajouterai cette évidence : la technologie n’est pas faite pour être subie. Je l’ai déjà expliqué dans ce précédent article : il y a une tension entre la « disparition » de la technologie (notamment derrière les capteurs, les algorithmes, etc.) et le degré de conscience que nous pouvons en avoir. Ce qui n’équivaut pas à dire qu’il faut la rendre à dessein compliquée, mais bien qu’il faut éduquer à son fonctionnement. Ce qui pourrait commencer par opérer un changement de posture quand vient l’heure d’innover : ne prenons pas les utilisateurs pour des imbéciles, ce n’est pas parce qu’une machine doit être simple à utiliser qu’il faut volontairement la concevoir opaque et irréparable.

Pour Simondon, nous éloigner de la technique, c’est aussi prendre le risque de s’aliéner. D’aucuns diront que c’est déjà le cas, la science-fiction ne manque pas de nous le rappeler, quand le quotidien ne la rattrape pas tout simplement. Si l’on peut donc tirer quelque chose des infimes parcelles simondoniennes lancées ici : réapprenons à concevoir des objets appréciables pour ce qu’ils sont ! Ce que le philosophe formulait ainsi : « Je crois qu’il y a de l’humain dans l’objet technique, et que cet humain aliéné peut être sauvé à la condition que l’homme soit bienveillant à son égard. Il faut en particulier ne jamais le condamner. »

Notes de l’article :

(1) La Nouvelle Quinzaine Littéraire, N°1171, avril 2017 (j’ajoute entre crochets la typologie telle qu’exprimée par Simondon dans Du mode d’existence des objets techniques)

(2) Depuis Gilbert Simondon et la libération par les techniques, à lire absolument :  http://m.slate.fr/tribune/85761/gilbert-simondon-liberation-par-les-techniques

(3) Passage traduit de l’espagnol depuis Gilbert Simondon, el filósofo que supo anticiparnoshttp://www.lanacion.com.ar/2042554-gilbert-simondon

A lire (et à voir) également :

Internet doit-il disparaître, épisode 1 : pile et face (rédigé par votre humble serviteur) : http://maisouvaleweb.fr/internet-doit-il-disparaitre-episode-i-pile-et-face/

Eloge du carburateur de Matthew  B. Crawford, essai moderne tout à fait simondonien d’un philosophe épris de moto

SImondon du Désert, magnifique documentaire sur le philosophe (par Pascal Chabot et François Lagarde)

 

8 comments

  1. « Le marketing échoue totalement dans cette entreprise de réconciliation entre l’homme et la technique. » Pour échouer, faudrait déjà que cette entreprise soit inscrite dans ses objectifs… ce qui reste à prouver 😉

    Sinon, bel article !

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    • Sans déconner, je pense sincèrement que les pubards de Bouygues (et les autres Samsung & co) croient réellement qu’ils vendent l’amour de la technologie ou quelque chose du genre. C’est sans doute ça le pire.

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  2. Simondon se focalise sur l’objet technique, comme sur un fétiche. Il est possible d’aborder directement la technique, comme substantif plutôt que comme adjectif, comme le fait Ellul. Pharmakon désormais bien connu, la technique se caractérise non seulement par une ambivalence (remède et poison) mais aussi par une administration qui doit/devrait soupeser le rapport coût/bénéfice. Or, AMHA considérer l’objet technique, ou la technique en tant que telle, ne permet pas d’évaluer ce coût, car il est avant tout anthropologique. C’est donc cette grille de lecture là qu’il est préférable de mobiliser.

    En ce qui concerne le numérique, je crois donc qu’une troisième grille de lecture gigogne est plus utile : celle qui concerne la technique non pas comme un objet, ni même pour elle-même, mais dans sa fonction de prothèse. La technique vise à domestiquer notre expérience du monde. C’est l’objectif premier que nous poursuivons et qui donne naissance aux objets techniques au sens large, qu’ils soit matériels, dématérialisés, ou encore conceptuels (une constitution par exemple en ce qu’elle permet de rendre prévisible l’arbitrage des divergences). Or, cette domestication de l’expérience du monde est à la fois bénéfique et coût anthropologique.

    Pour l’illustrer, je vous propose l’exemple du vélo à assistance électrique. Considéré comme une prothèse, il permet de substituer à un effort musculaire un effort électrique. Quoiqu’il en ait soudainement les aptitudes (capacitation) le cycliste ne devient pas pour autant expérimenté. Par conséquent, il ne sait pas se positionner de façon adéquate sur la route, ni adopter en un instant les comportements qui ne peuvent s’ajuster que par une pratique répétée du vélo au fil du temps. Il y a donc un déséquilibre entre la puissance du cycliste électrisé (au sens de capacité opérationnelle) et son pouvoir (au sens d’orientation de cette puissance).

    Ce déséquilibre est un premier coût qui a pour conséquence une propension certaine à s’engager dans des randonnées dont la difficulté est sous-estimée et qui peuvent devenir un calvaire (frottement du cuissard sur la selle, circulation, chaleurs, etc).

    Après l’absence de conscientisation de ce qu’implique son usage, le second coût, est lié à l’absence de conscientisation de ce qu’implique sa création. Les batteries sont polluantes à produire et à recycler, et ne servent que de réservoir d’une énergie qu’il faut par ailleurs bien produire. Ces aspects sont souvent considérés comme des externalités par les pratiquants du VAE. Pourtant, ils font partie intégrante de sa pratique et devraient donc être inclues dans le rapport coût/bénéfice de chacun des différents acteurs. L’absence de cette prise en compte biaise le rapport cout/bénéfice, et donc la perception de l’opportunité qu’est le VAE.

    Ce défaut de connaissance est l’équivalent d’une dette cognitive : jouir ici et maintenant d’une puissance et payer plus tard (ou jamais) le prix de son apprentissage. Cette dette cognitive rend à son tour incapable d’utiliser le VAE en contextualisant cet usage de manière adéquate, et d’errements en errements plus ou moins aléatoires, c’est désormais une dette éthique qui se creuse, vis-à-vis de soi, de tiers, ou de ceux qui viennent.

    Autre exemple : les « nouveaux moyens de communication ». Du burn-out par incapacité d’orienter une attention désormais ouverte à tous les vents, aux tensions qu’implique l’asymétrie de gagner en capacité d’expression – mais pas en capacité d’écoute, aux terres rares, à la « privacy » qui disparaît, les exemples qui soulignent les dettes cognitives et éthiques sont légions. Je crois que cet angle d’analyse est libérateur car il éclaire un mécanisme et nous donne la possibilité d’agir. Comment résister aux GAFAM ? En consentant à l’effort duquel ces GAFAM nous soulagent. S’ils sont énormes, c’est en grande partie dû à notre capacité à nous endetter auprès d’eux sur le plan cognitif. Cf. https://twitter.com/Alatitude77/status/874151171161763840

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    • Merci pour ça. Oui tu pointes quelque chose de tout à fait essentiel chez Simondon : il a ouvert des champs inconnus mais n’a pas exploré ce que tu décris ici. Ton histoire de vélo illustre assez bien le propos, qui me fait penser à un bouquin que j’ai récemment lu de Bouveresse (Le mythe du progrès, chez Agone) qui explique justement que chaque découverte scientifique apporte une marge supplémentaire de pouvoir sur la nature, et potentiellement du progrès technique, mais apporte surtout tout un lot d’interrogations, d’incertitudes nouvelles, etc. Bref, de l’inconnu, du doute : le savoir (=le pouvoir) augmente, mais l’ignorance aussi. D’où ce besoin de nouvelle grille de lecture que tu mentionnes. C’est sans doute une « meilleure façon » de penser la technique aujourd’hui, avec un million de guillemets bien sûr. Tout à fait d’accord sur les deux coûts que tu mentionnes (usage / fabrication). Ce serait pas ça le « supplément d’âme » non ?

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      • Ça m’évoque clairement le supplément d’âme, à moi aussi. D’ailleurs j’y ai repensé depuis mon commentaire avec un autre exemple encore plus parlant. Aujourd’hui, tout le monde ou presque peut s’exprimer facilement et atteindre potentiellement une immense communauté, grâce à des outils divers et variés (blogs, réseaux sociaux, etc.). Cette capacité à s’exprimer extraordinaire n’est malheureusement pas souvent assortie de la capacité complémentaire et tout aussi essentielle : celle d’écouter.

        Hors prothèse technologique, l’expression est un apprentissage laborieux qui suppose premièrement l’écoute, puis l’imitation jusqu’à être compréhensible. D’ailleurs, les personnes sourdes qui peinent souvent à s’exprimer de façon intelligible nous le rappellent, tout comme l’appropriation d’une langue étrangère. Je crois même qu’il est possible de dire que ne peuvent parler que ceux qui écoutent.

        Avec une prothèse technique, c’est très différent: l’exercice laborieux de l’écoute est rendu facultatif, la capacité à s’exprimer « tombe apparemment en marche ». Cette capacité n’est d’ailleurs pas vraiment « la nôtre », elle est celle de l’outil/du service sur lequel nous nous reposons au point de parfois même presque le confondre avec nous-mêmes (cf. le smartphone comme extension, Petite Poucette et Michel Serres, ou encore certaines thèses d’Ars Industrialis). Alors que nous nous attendrions à la réalisation d’une utopie incroyable, nous nous retrouvons presque stupéfaits à devoir faire face aux bulles et aux fake news. Il y a une grande naïveté dans cet étonnement. Ce n’est pas l’expression qui pose problème, mais bien l’écoute.

        De la même façon avec les réseaux sociaux : la possibilité de l’amitié se mesure à l’aune du coût de sa construction. Une amitié n’est jamais si enrichissante et précieuse que lorsque chacun donne le meilleur de soi à l’autre. Donner le meilleur, ça s’apprend, ça demande des efforts. Lorsque cette construction est réduite à un clic, la dévalorisation de la relation est terrible. D’où peut-être cette tentative désespérée de compenser la qualité par le nombre, d’ailleurs.

        Il n’est possible de s’approprier le but qu’en ayant parcouru le chemin : les raccourcis me semblent être des impostures.

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