Le numérique, cet outil de pouvoir qu’il faut questionner

Une évidence bonne à rappeler : le numérique amène de nouvelles normes. Celles-là sont plus ou moins appropriées et clivent souvent l’opinion, séparant les progressistes et les réfractaires à « un changement » d’ordre naturel. Cependant, « la nature » n’a pas grand chose à voir là-dedans, ce sont bien les hommes qui créent le numérique et déclinent leur humanité à travers lui.

Lire la première partie de ce billet : Pourquoi une critique du numérique ? Et autres histoires sur la neutralité de la technologie…

Les technologies issues du numérique s’inscrivent dans les techniques d’écriture : elles prolongent la mémoire humaine et lui permettent de transmettre sa culture en dehors de la tradition orale.

Les technologies qui composent ce qu’on a coutume d’appeler le numérique « prolongent » nos capacités cognitives (c’est à dire nos perceptions et notre mémoire) mais peuvent également les affecter d’autres manières (depuis que notre téléphone contient nos contacts, nous ne connaissons plus leurs numéros par cœur : nous confions souvent aux technologies numériques ce que nous pouvions faire nous-mêmes auparavant).

En soi, la technologie ne nous rend pas plus intelligents, comme l’inspirent les appellations “smart” qui préfixent tous nos objets. La technologie étend nos capacités dans certains domaines (mémoire, perception) et les diminue dans d’autres [1]. Notre cerveau se reconfigure (s’adapte) selon l’usage qu’on fait ou non des différents outils qui nous entourent.

L’idée n’est pas de dire que les technologies numériques sont « bonnes ou mauvaises » (ce qui relève de la morale), mais bien saisir qu’elles ont le pouvoir de nous modifier de façon plus ou moins prévisibles (« structurer nos façons d’être »), ce qui comme nous l’avons vu, fait partie du « devenir humain ». A ce titre, la question du pullulement des technologies est essentielle : nous ne pouvons plus y échapper. Elles exercent une sorte de « monopole » dans notre existence [2].

On pourrait affirmer que nous “choisissons” ce monopole car nous y voyons plus d’avantages que d’inconvénients, mais ce n’est pas pour autant que nous sommes pleinement conscients des influences qui s’exercent sur nous. Autrement dit, la libre acceptation de cet état de fait est intimement liée au degré de connaissance quant à l’essence même des objets que nous utilisons (c’est à dire ce qu’ont prévu en détails les concepteurs pour les utilisateurs).

En outre, chacun aujourd’hui n’est pas libre de se soustraire au monde technique dans lequel il vit (on ne vit pas sans carte bleue, ni pour beaucoup sans voiture). Nous profitons de l’univers technologique qui nous entoure autant que nous le subissons (ou plus, ou moins, c’est une question de point de vue). Dans le cas du numérique, les effets sur notre attention, nos capacités de concentration et notre santé sont bien réels, parmi toutes les choses positives qui peuvent exister [3].

Le numérique, une question politique et un outil de pouvoir

La technologie est-elle une coquille vide ou contient-elle les intentions de ses concepteurs ?

Pourquoi dit-on que la technique est un outil de pouvoir ? Tout simplement parce qu’elle est utilisée par des acteurs qui eux-mêmes, s’inscrivent dans des rapports de pouvoir plus ou moins légitimes, et inscrivent en retour leur pouvoir dans la technique (qui nous influence).

Dans l’histoire, les machines révolutionnaires ont bien souvent bénéficié aux propriétaires d’usines pour augmenter leur production en menaçant l’emploi des ouvriers. C’est encore le cas aujourd’hui avec des phénomènes techniques plus récents comme par exemple l’arrivée des VTC Uber sur le marché des taxis [4].

En effet, les technologies numériques aussi embarquent les idées de ceux qui les conçoivent, leur conception du monde ou de ce qu’il devrait être. Quand nous utilisons un outil Google, un réseau social ou un logiciel quelconque, nous acceptons une façon de voir les choses. Quand nous utilisons Uber, nous acceptons les modalités de travail qu’il impose aux chauffeurs, nous acceptons également d’augmenter la part de risque pesant sur les taxis traditionnels : nous soutenons une idéologie qui est celle de la concurrence accrue dans ce secteur, avec tout ce qu’elle comporte de nouvelles normes pour les uns et les autres. Au delà des opinions personnelles sur ce que doit être ou non une économie, c’est un état de fait : la technologie bouscule nos sociétés.

Uber, illustration d’un monde qui préfère le client au travailleur

Lorsque ces changements brutaux interviennent (on dit aussi qu’ils sont « disruptifs » [5]), ils contiennent toujours cette part de risque. Elle peut-être importante et générer de véritables gâchis humains, elle peut aussi être limitée, voire refusée. C’est pourquoi la technique pose des questions politiques. Mais la technique « toute seule » est aveugle, elle n’a pas d’yeux : nous devons les avoir pour elle.

Le développement technique n’est pas linéaire

La technologie va-t-elle dans une direction ?

Ce qui nous amène à ce point important : la technique (et le numérique qui regroupe un ensemble de techniques) ne connaissent pas un développement linéaire. L’homme peut toujours défaire ce qu’il a fait, ou bifurquer. Aujourd’hui, il est beaucoup question de savoir ce que le monde sera dans dix ou vingt ans, comme si le progrès technique avançait suivant des lois qui ne dépendent pas des hommes, mais de la technique seule.

C’est une vision à relativiser. Dans l’univers numérique par exemple, s’il n’est pas faux de dire que la puissance des ordinateurs évolue selon des schémas connus (c’est la fameuse loi de Moore), présager d’une telle évolution pour le futur à revient à prendre la décision de la faire advenir, c’est donc un choix (industriel) avant d’être une loi immuable. Certains penseurs ont écrit qu’une fois lancée la technique ne pouvait pas être arrêtée, mais on n’est pas obligé de les croire [6].

Pour Jacques Ellul, la technique serait « autonome » et poursuivrait ses propres valeurs et buts

Ellul Jacques

L’important ici est de ne pas faire passer la question technique avant la question politique. Il ne s’agit pas tant de savoir si la technique avance “toute seule” ou non, que de mettre en action les leviers que nous avons sur elle pour assurer le vivre ensemble, la préservation de l’environnement, etc. C’est à dire envisager la technique comme faisant partie d’un tout qui se reconfigure à son contact. Par exemple, le jour où nous considérerons qu’il y a trop d’écrans publicitaires intrusifs dans la rue ou les transports publics, peut-être déciderons-nous de les interdire pour des raisons sanitaires et légales : ce sera un choix politique.

Critiquer la technique, c’est se l’approprier

Ce sera la conclusion de ce billet : poser un regard critique sur le numérique, c’est avoir la volonté d’en faire quelque chose d’utile à tous et à chacun. Ensuite, tout est une question d’échelle, certains sont très virulents dans leur critique de la technologie, d’autres plus mesurés. Tout comme en politique, la « radicalité » (c’est à dire la recherche des racines de ce que l’on étudie) peut inspirer des sentiments variés…

La technologie a ce côté magique qui, dans une période de crise semble être une réponse facile et rapide pour résoudre les questions sociales. Mais ce n’est pas à coups de baguette magique que l’on résout les questions sociales, d’où la grande nécessité de ne pas refouler le questionnement sur la technique. Il est devenu absolument nécessaire de remettre en cause la légitimité de tous les outils qui nous entourent, d’en saisir les enjeux, et de déceler les messages qu’ils véhiculent.

C’est là l’essence même de la politique et de la citoyenneté que de questionner la prétendue objectivité de développements technologiques qu’on nous dit être « naturels ». Il n’est jamais trop tard donc, pour être technocritique !

Envie de discuter de ces sujets en chair et en laine ? Inscrivez-vous sur Le Mouton Numérique, nous organisons des débats à Paris autour de la société qui innove (débats bien plus concrets, avec tous les acteurs du numérique).


Notes de l’article :

[1] Bernard Stiegler, La technique et le temps. La faute d’Épiméthée, Galilée, 1994, 278 p (retour au passage)
[2] Bernard Stiegler, La technique et le temps. Ivan Illich, La Convivialité, Monopole radical, 1973, Le Seuil, 160 p (retour au passage)
[3] Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, 2014, Le Seuil, 312 p (retour au passage)
[4] François Jarrige, Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014, 420 p (retour au passage)
[5] Bernard Stiegler, Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ? Les Liens qui Libèrent, 2016, 480 p (retour au passage)
[6] Ellul, Jacques, Le système technicien, Calmann-Levy, 1977, 344p (retour au passage)

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